The Associated Press

Face aux drames humains, il y a plusieurs façons de réagir. L’une d’elle est de tout rapporter à soi. Certaines personnes, probablement par maladresse émotionnelle, sont davantage portées vers cette option. Tu leur annonces que tu as le cancer et la seule chose à laquelle ils peuvent penser, c’est qu’ils pourraient l’avoir eux aussi. Cette posture anxieuse n’exclut pas la compassion. Il est bien sûr possible d’éprouver de la compassion pour un drame tout en rechignant à y être exposé.

Il est de même possible d’éprouver de l’empathie pour les victimes de la guerre en Syrie tout en demandant à ne pas voir la photo du jeune Aylan Kurdi, atrocement déposé sur le sable par la mer, sous le regard du monde entier. Cette requête n’est pas illégitime. Elle ne démontre pas un manque de sensibilité, peut-être même qu’elle démontre un débordement de sensibilité. Il s’agit toutefois d’une autre façon de ramener à soi. Le drame devient alors celui de la personne qui ne veut pas compromettre sa propre quiétude. On ne s’obstinera pas bien longtemps à savoir, des deux drames, lequel est le pire : qu’une victime innocente meure alors que ses parents tentent de lui épargner les horreurs de la guerre, ou qu’à 10 000 km de là, un Occidental subisse une détresse psychologique devant la récurrence du cliché d’un enfant mort dans son fil Facebook autrement remplis de citations de Minions. Mais dans une société où on s’attend à ce que notre tranquillité d’esprit soit toujours préservée, se plaindre d’une photo quand l’objet de la photo dépasse largement son drame personnel est une chose qui se peut.

La revue The Atlantic propose dans son dernier numéro une réflexion intéressante – quoique souffrant d’une certaine absence de nuances – sur les effets délétères d’une protection à outrance des sensibilités de chacun. La réflexion en tant que telle porte sur l’exigence de plus en plus présente sur les campus américains que les contenus à forte charge émotionnelle potentielle soient précédés de «trigger warnings», ou pour traduire, de mentions du genre «esprits sensibles, s’abstenir». Ces avertissements qui visent à rendre les campus «sécuritaires» pour tous les étudiants en les protégeant de concepts qui pourraient les rendre inconfortables auraient, selon les deux auteurs du texte «The coddling of the American mind» (Le dorlotement de l’esprit américain), le potentiel de rendre émotionnellement déficiente toute une génération.

Être exposé à des émotions négatives a son utilité. Pour soi, afin de développer ses propres stratégies d’adaptation, mais dans le cas de la photo d’Aylan Kurdi, pour les autres, dans le but de faire face à l’horreur et d’y répondre, malgré notre apparente impuissance.

Rien ne sert non plus de porter un jugement intempestif sur ceux qui, devant la misère, préfèrent détourner le regard. Certaines âmes sont plus sensibles que d’autres. Et d’abord, qu’est-ce que cela changera, qu’on voie ou non cette photo, seront en droit de se demander ces esprits plus précieux. L’indignation semble finir par changer les choses, pourra-t-on leur répondre. Rarement les enjeux internationaux prennent-ils autant de place que cette semaine dans les campagnes électorales et force est d’admettre que cette image, si forte qu’elle se distingue parmi les 4000 images qu’on nous envoie à la seconde, aura finalement eu un impact.

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