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«T’es vraiment bonne! Je te lève mon chapeau. Je ne serais jamais capable de faire cela.» Lorsque Christine Robert confie qu’elle exerce le métier d’enseignante, elle a droit à un mélange d’admiration et de pitié. Les heures interminables et les tracas liés aux élèves en difficulté sont le lot quotidien de cette enseignante de français du secondaire. Si elle reste en classe, c’est pour vivre «les moments de grâce» que lui offrent ses élèves. «C’est une profession incroyablement enrichissante, mais il y a un haut risque de se brûler au travail, soutient Christine Robert. Pour choisir l’enseignement, il faut être fait solide. Les obstacles sont nombreux.»

Chaque année, des enseignants décident de décrocher. De 20 à 25 % d’entre eux quittent la profession moins de cinq ans après avoir commencé à l’exercer, selon une récente étude menée par le chercheur de l’Université de Montréal, Robert Dubois.  Selon lui, le manque d’encadrement, la lourdeur de la tâche et la précarité de l’emploi seraient en cause.

Claudine Gagné ne compte pas faire partie de cette statistique. Celle qui cumule les tâches dans deux écoles primaires de Terrebonne compte bien terminer sa carrière dans le monde de l’éducation bien que, parfois, des parents accordent peu de mérite à sa profession. «On ne remet presque jamais en doute la décision d’un médecin, mais en enseignement, tout le temps, affirme-t-elle. On a tort jusqu’à preuve du contraire. Des parents ont tendance à croire tout de suite la version de leur enfant, sans prendre la peine d’obtenir notre version des faits.»

Daniel Phaneuf, qui enseigne à l’école Iona, dans le quartier Côte-des-Neiges, croit aussi que son métier n’est pas reconnu à sa juste valeur. Plusieurs mythes entourent la profession, selon lui. Par exemple, étant à l’emploi de l’État et profitant de deux mois de vacances par année, les enseignants sont parfois perçus comme «des privilégiés de la société» ou «des enfants gâtés qui se plaignent pour rien». Ayant suivi les traces de son père, M. Phaneuf constate plutôt que la tâche s’alourdit, que les horaires sont chargés, que les élèves en difficulté sont de plus en plus nombreux dans les classes et que les ressources sont limitées.

Le métier d’enseignant n’a décidément pas la vie facile par les temps qui courent. Jadis détenteurs d’un certain prestige, puisqu’ils possédaient un savoir et par le fait même, un certain pouvoir, les enseignants sont considérés aujourd’hui comme des accompagnateurs ou des facilitateurs, selon les termes du renouveau pédagogique. Le professeur au département d’éducation et formation spécialisées de l’Université du Québec à Montréal, Gérald Boutin, déplore l’utilisation de ces appellations qui contribuent selon lui à banaliser le rôle de l’enseignant. «Les enseignants aimeraient bien se faire appeler enseignant comme les médecins apprécient de se faire appeler docteur, explique-t-il. Ce métier de­vrait être reconnu pour sa fonction véritable, soit la transmission de connaissances et l’initiation à l’esprit critique.»

Aux yeux des enseignants interrogés par Métro, l’État n’est pas conscient des difficultés qu’ils vivent au quotidien. Bien que la ministre de l’Éducation ait entamé à l’automne des discussions sur différentes facettes du monde de l’éducation – les élèves en difficulté, le financement des universités, la formation professionnelle et technique ainsi que la gouvernance -, ils entretiennent peu d’espoir de voir leurs conditions de travail s’améliorer. «Juste l’année passée, on nous a annoncé qu’on aurait des plus petites classes pour qu’on puisse avoir plus de temps pour les élèves en difficulté. Est-ce qu’on a vu cela? Pas du tout», rapporte Claudine Gagné.

Daniel Phaneuf pense de son côté que l’argent aura toujours le dernier mot. «La volonté est là, mais l’investissement est trop timide par rapport aux besoins réels», explique-t-il. D’après lui, les décisions sont prises sans que les enseignants qui accompagnent tous les jours les jeunes dans leur cheminement scolaire soient consultés.

Le cynisme des enseignants est apaisé par les liens qu’ils créent avec les élèves ainsi que par le désir d’apprendre de ces derniers. Mais parfois, le ras-le-bol l’emporte. Christine Robert a quitté la profession pendant un an pour travailler dans une banque. Elle voulait se consacrer à sa famille les soirs et les fins de semaine plutôt que de préparer ses cours du lendemain ou corriger des examens. Malgré cela, son amour de l’enseignement l’a ramenée en classe. Reste à savoir pour combien de temps.

Pourquoi devenir enseignant?
Si des jeunes adultes se destinent encore aujourd’hui à devenir enseignants, c’est qu’ils entretiennent l’espoir, selon le professeur Gérald Boutin, de pouvoir s’épanouir pleinement dans cette profession. L’enseigne­ment est d’ailleurs le premier métier que rêvent de pratiquer les enfants de 5 à 9 ans, selon un sondage de Workopolis réalisé en 2007. Ceux qui choisissent cette profession le font aussi en pensant à l’enseignant qu’ils ont eu au cours de leur cheminement scolaire qui les a tant marqués. «Mais la réalité les rattrape vite, dit M. Boutin. Ils ne s’attendent pas à ce que le métier soit aussi difficile.»

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