Collaboration spéciale Un des premiers clichés de Victoire Maçon-Dauxerre pris à l'agence parisienne Élite pour son portfolio.

Victoire Maçon Dauxerre menait une vie d’ado bien ordinaire à Paris (elle rêvait d’entrer à Sciences Po) jusqu’à ce qu’elle se fasse repérer par une agence de mannequins au printemps 2010. En quelques mois, sa vie bascule complètement: pour atteindre les standards exigés aux castings des grandes semaines de mode (passer de la taille 36 à la taille 32), prévus l’automne suivant, elle ne mange plus que trois pommes par jour, parfois des légumes vapeur ou un blanc de poulet, des laxatifs…

Les résultats ne se font pas attendre. En suivant ce régime sévère durant l’été de 2010, elle perd plus de 10 kg (une vingtaine de livres), et à l’aube de ses 18 ans, elle ne fait plus que 103 lbs pour 5 pieds 8. Son agence est ravie: «Tu es canon! Regardez comme elle a maigri! Vous avez vu comme elle est belle? Ils tournent les yeux vers moi et se mettent tous à applaudir», se souvient-elle.

La suite? Elle s’envole pour New York, où elle cartonne auprès de designers comme Phillip Lim, puis s’enchaînent les semaines de mode de Milan et de Paris. À l’automne 2010, plusieurs marques – Calvin Klein et Céline, notamment – l’engagent pour des séances photos, elle pose sur la une d’un magazine. Mais dans sa tête et dans son corps, ça ne va pas du tout; elle tente de se suicider.

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Bien épaulée par sa famille, elle passe trois mois «reposants et salutaires» en clinique avant de mettre définitivement un terme à sa carrière de mannequin pour reprendre ses études.

L’ex-mannequin, récemment diplômée en art dramatique, était de passage à Montréal cette semaine à l’occasion du lancement de son livre Jamais assez maigre. Journal d’un top model (Les Éditions de l’Homme), qui vient tout juste de paraître de ce côté-ci de l’Atlantique. Elle y raconte «ces huit mois suspendus dans le vide».

Dans le contexte, la première question qu’on a envie de vous poser est : comment ça va?
Ça va mieux. Plus les années passent, mieux ça va et plus j’apprends à être gentille avec moi-même. Mais ma relation avec la nourriture reste compliquée, même si, médicalement, on ne peut plus me considérer comme anorexique ou boulimique. Je ressens toujours une grande culpabilité par rapport à la nourriture; ça peut m’angoisser d’aller au restaurant.

C’est aussi pour cette raison que je voulais écrire ce livre. Pour prévenir.

Quel a été l’élément déclencheur?
Pour tomber dans l’anorexie, il faut avoir une certaine fragilité psychologique, mais il faut aussi un élément déclencheur. Pour moi, ça a été la mode. Je n’avais jamais fait de régime auparavant, je mangeais trois repas par jour et je ne prêtais pas attention à mon physique, dans le sens où j’étais bonne élève et tout ce qui comptait, c’était mes notes.

Souvent, les adolescentes sont plus vulnérables parce que le corps change et moi j’étais pile dans cette période quand je suis devenue mannequin. Cet univers incite à l’anorexie en montrant la maigreur comme idéal de beauté.

Votre livre a été publié en France dans la foulée de l’adoption d’une loi sur la maigreur excessive des mannequins (75 000 euros d’amende et peine de prison de six mois). Pensez-vous qu’une telle loi changera quelque chose?
Je pense que c’est une première étape. Plus on en parle, plus les choses peuvent évoluer. J’ai d’ailleurs soutenu ce projet de loi, mais il faudrait aller beaucoup plus loin.

C’est très bien de baser la loi sur l’IMC (indice de masse corporelle), mais le problème, c’est que l’IMC n’est pas le même à 15 ans ou à 20 ans parce que les ados ont moins de hanches, moins de poitrine. Il faudrait surtout imposer qu’il n’y ait pas de jeunes filles de moins de 18 ans qui travaillent.

Comme il s’agit d’une industrie internationale, c’est difficile. Il faudrait presque une loi de l’ONU, parce qu’actuellement, la loi ne s’applique qu’aux agences françaises, qui sont les seules pénalisées.

Vous nommez beaucoup de gens et de marques dans votre livre. Certains ne font pas tellement bonne figure. Quelle a été la réaction des principaux intervenants?
Le livre a été très bien reçu partout dans les médias. Nous avons fait une grande tournée des librairies et ça m’a d’ailleurs beaucoup aidée de rencontrer plein de jeunes filles qui souffrent de troubles alimentaires et qui m’ont remerciée de parler de cette maladie parce que la promo a été assez difficile pour moi. J’ai pris 8 kg et à ce moment, j’ai regretté de l’avoir écrit! C’est dur de reparler de cette période toute la journée.

Sinon, du côté du monde de la mode, il n’y a eu aucune réaction. Silence radio. J’ai seulement reçu le soutien de la designer Agnès b., qui vend mon livre dans toutes ses boutiques. C’est une militante qui n’engage d’ailleurs jamais de mannequins de moins de 18 ans.

Est-ce possible que ce soit différent ici, au Québec, alors que certaines agences ont signé la Charte pour une image corporelle saine et diversifiée?
J’ai lu cette charte et je trouve ça génial. Après, est-ce vraiment appliqué? Je ne suis pas au courant. Pour que ça change, il faudrait une prise de conscience généralisée. Il faudrait que toutes les femmes refusent d’être représentées comme ça…

Et tout vient de créateurs comme Karl Lagerfeld, qui se permet de dire que les tailleurs Chanel ne vont pas aux femmes qui ont de la poitrine. Comment peut-on dire quelque chose comme ça? Tout le monde idolâtre cet homme alors qu’il dit des conneries pareilles. Ça ne fait pas avancer la société!

Au Québec, l’organisme Anorexie et boulimie Québec est parti en mission auprès des agences de mannequinat il y a quelques années pour former et outiller (gratuitement) ceux qui y travaillent. Même s’ils avouent ne pas toujours être accueillis les portes grandes ouvertes, certaines agences ont participé. Est-ce que ce serait envisageable en France?
C’est vrai qu’on est très en retard par rapport à ça. C’est très anglo-saxon d’être ouvert là-dessus. Nous avons au moins 10 ans de retard sur vous; on a de très gros progrès à faire là-dedans.

Vous parlez beaucoup de poids dans votre livre, mais vous effleurez aussi la question de l’âge des mannequins…
Comment peut-on dire à une jeune fille de 27 ans qu’elle ne va pas défiler parce qu’elle est trop vieille? À un moment, il faut remettre les critères à leur place, que ce soit au niveau du poids, de la taille ou de l’âge. Très sincèrement, quand on est dans la vingtaine, qu’on ait 22, 27 ou 28 ans, on ne peut pas distinguer les différences d’âge et ça se prouve puisque cette fille dont je parle était choisie pour tous les défilés à partir du moment où elle a commencé à se rajeunir. Tout est dans l’apparence; ça démontre bien la futilité de ce monde-là.

Retenez-vous quand même du positif de votre expérience de mannequin?
Un des moments de que je préférais, c’était de défiler sur le catwalk. C’est un sentiment assez euphorisant. C’est un peu comme l’entrée sur scène d’un comédien, le trac, c’est la même sensation. L’énergie, la musique, les flashs… Je ne sais pas sinon comment le décrire, mais c’est un moment assez extraordinaire, et c’est malgré tout une grande chance de l’avoir vécu. Je ne sais pas si j’aurai la chance de porter à nouveau des vêtements aussi somptueux. Peut-être si je vais à Cannes ou pour aller chercher un Oscar, qui sait!

J’ai eu aussi la chance de rencontrer des personnes merveilleuses, que je remercie d’ailleurs à la fin du livre. Russell Marsh, Phillip Lim et Phoebe Philo, notamment, sont de belles personnes. Parce qu’il y en a dans cette industrie.

 

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