Il était une fois, dans Lanaudière, après la Conquête, des Canadiens français, qui, pour rendre les Anglais jaloux, avaient décidé de se «gosser» des ceintures colorées pour fermer leur manteau. Et quand les Patriotes l’ont brandie en signe de liberté, ils ont scellé sa destinée.
Voici la petite histoire de la ceinture fléchée, symbole du patrimoine québécois, et de son art perpétué par des passionnés.
Au Québec, une poignée d’hommes et de femmes maîtrisent la technique du fléché, qui consiste, selon les écoles, soit en un tressage, soit en un tissage de plusieurs brins de laine de couleurs différentes. Françoise Dufresne Bourret et Marie-Berthe Lanoix sont de celles qui, par leurs doigts agiles, transmettent ce savoir ancestral.
«Dans les années 1970, 1980, 1990, je me suis promenée partout dans la province. J’ai dû avoir près de 3 000 élèves, sans compter ceux qui l’auraient appris dans mon livre», raconte Mme Dufresne Bourret, qui a coécrit Le fléché ou l’art du tissage au doigt en 1973 avec Lucie Lavigne, l’un des rares ouvrages sur cette technique. Elle-même tenait son savoir de sa mère et de ses tantes qui, croit-elle, l’ont appris chez les religieuses. «Mais là, je n’ai pas vraiment de relève. Mes filles n’en font pas, elles l’ont appris, mais elles n’ont pas le temps», dit la dame un peu déçue.
De Deux-Montagnes à L’Assomption
À 76 ans, elle «flèche» encore. «Je fais presque juste des ceintures du patriote Chenier maintenant; c’est celle qui m’est le plus demandée, explique-t-elle. C’est le motif de Deux-Montagnes, avec du bleu, du vert pois, du vert olive et du rouge. Le fil blanc c’est pour faire les perles en verre. Moi, j’en mets pas, parce que ça coupe la laine.»
Marie-Berthe Lanoix, elle, enseigne à l’École des Vieux-Métiers de Longueuil la traditionnelle technique dite «de l’Assomption», issue de la région de Lanaudière. Beaucoup par fierté sans doute, puisqu’elle habite Berthierville. «La ceinture de l’Assomption, c’est la plus belle. C’est celle portée, je ne sais pas trop pourquoi, par le Bonhomme Carnaval. Dans Lanaudière, ça fait partie de notre quotidien! L’hiver, plusieurs la portent comme foulard, et on se fait interpellé quand on la porte», dit avec enthousiasme Mme Lanoix, qui flèche sans arrêt depuis qu’elle l’a appris, il y a plus de 30 ans.
La ceinture de l’Assomption est tressée plutôt que tissée et est composée de bleu, de marine, de rouge, de vert, de jaune et de blanc. «Mais à l’époque, on parlait de petit bleu pour le bleu, de gros bleu pour le marine et d’écru pour le blanc. Pour les motifs, on va parler de flèche et de flèche nette, tandis que Mme Bourret, dans son livre, les appelle l’éclair et la flamme», affirme Mme Lanoix, qui en plus de transmettre la technique, transmet en plus les canadianismes de l’époque.
Mme Lanoix se désole du manque de visibilité de l’art du fléché, «pratiqué sans brisure depuis la Conquête». «C’est difficile de propager ça, constate-t-elle. On n’en parle jamais, peut-être une fois par année durant le Carnaval. Pourtant, c’est tellement un bel étendard.»
Des Québécois «métissés serrés»
Originaire de Saint-Jacques-de-Montcalm, dans Lanaudière, l’ex-premier ministre du Québec Bernard Landry possède trois ceintures fléchées, dont l’une léguée par son grand-père maternel, Eugène, une autre confectionnée par l’artisane Marie-Berthe Lanoix, et une d’origine industrielle.
«C’est le symbole de la nation québécoise, bien inscrit dans le temps, qui a traversé les époques, explique-t-il. Immortalisée par le peintre Henri Julien [Le patriote], la ceinture fléchée est le symbole de la lutte des Québécois pour l’indépendance et la démocratie, comme le bonnet phrygien l’est pour les Français.»
Pour lui, la ceinture fléchée, avec ses motifs qui pointent vers le centre, représente «le métissage de la nation québécoise avec les Amérindiens, les Français, les Britanniques, les Irlandais, etc., et les immigrants des autres nations récemment arrivés ici».
«Elle ne sera jamais dépassée, affirme M. Landry. Elle fait partie de notre histoire!»