On raconte que, dans les années 1950, Sidney Poitier aurait refusé de jouer dans l’adaptation cinématographique de Porgy and Bess, jugeant le rôle peu flatteur pour la communauté afro-américaine. Il aurait finalement accepté à contrecœur, soumis à un jeu de manipulation. Sidney Poitier est aujourd’hui considéré par plusieurs comme un grand acteur ayant servi la cause des Noirs, mais à l’époque, les militants les plus radicaux lui reprochaient de jouer le jeu des Blancs. Quant à l’opéra de Gershwin, présenté à l’Opéra de Montréal cette semaine dans le cadre du Mois de l’histoire des Noirs, il est considéré par certains comme un point de vue raciste sur les enjeux touchant la communauté noire, et par d’autres comme exactement le contraire, parce qu’il a permis à plusieurs chanteurs noirs de se produire à l’opéra.
Dans le domaine des causes, qu’il s’agisse de celle des femmes, des Noirs ou des homosexuels, il semble y avoir l’art, puis la manière; l’un et l’autre n’allant pas nécessairement de pair. L’actualité nous en donne plusieurs exemples.
Dans ce satané débat sur la charte, on réalise qu’il est possible de militer avec autant de ferveur pour l’avancement des femmes en voulant sauver les musulmanes voilées de l’oppression que représenterait ce bout de tissu, ou en refusant que le gouvernement décide pour elles de ce qu’elles doivent porter. Il en va de même du débat sur la prostitution, certaines féministes s’opposant à cette traite des femmes, d’autres, tout aussi féministes, considérant qu’il s’agit d’une question de libre arbitre. Certaines de mes amies jugent que les Femen sont solidement dans le champ en pensant pouvoir changer l’opinion que les hommes ont de leurs seins en les «flashant» à l’Assemblée nationale. Moi, même si je ne suis pas toujours d’accord avec leurs positions, je trouve qu’elles sont pile-poil sur le nœud du problème.
Lorsque la Russie a voté sa loi antigaie, plusieurs membres de la communauté LGBT ont appelé au boycottage des Jeux olympiques. La stratégie préconisée par d’autres était de se servir de ces jeux pour attirer l’attention des médias du monde entier sur le sort des homosexuels en Russie, et de faire des Jeux de Sotchi les jeux les plus gais de l’histoire. Et c’est ce qui est en train de se passer. Jusqu’à maintenant, pas un topo sur Sotchi ne manque de souligner les lois rétrogrades de Moscou. Depuis toujours, les JO ont été l’occasion pour les pays de bomber le torse, de montrer qu’ils étaient plus modernes, plus sophistiqués, plus forts. Lamentable échec dans le cas de la Russie. On pourrait reprocher à ceux qui se rendent à Sotchi de jouer le jeu des homophobes, mais je pense qu’ils ne font qu’opter pour une autre stratégie.
Les opinions exprimées dans cette tribune ne sont pas nécessairement celles de Métro.