Dans le cadre d’une campagne d’émancipation orchestrée par une journaliste iranienne expatriée, des Iraniennes publient des photos d’elles sans voile sur Facebook, défiant ainsi le régime qui leur impose de le porter depuis 1979. Avec une argumentation simpliste, certains commentateurs qui appuyaient la charte des valeurs voient dans celles qui portent le voile au Québec une insulte à la lutte que livrent les femmes en Iran, confondant méticuleusement la capacité d’exercer un choix (pouvoir mettre ou ne pas mettre le voile) et l’objet du choix en question (le voile) et démontrant par le fait même leur piètre compréhension du concept d’autodétermination des femmes, si cher au féminisme.
Quiconque a à cœur l’émancipation des femmes s’oppose évidemment au régime de ségrégation sexuelle qui sévit en Iran. Aucune femme ne devrait être contrainte de porter le voile. Nulle part. L’accent mis sur le voile et non sur la capacité des femmes à faire des choix librement révèle toutefois des relents d’ethnocentrisme et d’incohérence. Quiconque est cohérent avec son désir d’émancipation des femmes devrait aussi se soucier de ce que personne ne force les femmes à enlever leur voile ou même à en faire une condition d’accès à la rémunération, limitant ainsi l’étendue des choix s’offrant à elles, comme le proposait la charte des valeurs.
En outre, faire du voile le symbole ultime d’une domination sexuelle sans reconnaître le fait que les femmes d’ici sont aussi brimées dans leur émancipation par des éléments culturels que l’on juge moins sévèrement parce qu’ils sont issus d’une culture qui nous est plus familière, c’est avoir une conception bien occidentale du féminisme. Combien de pro-charte militent en ce moment pour que je puisse faire mon
jogging torse nu, hein?
Mais trêve de relativisme culturel. L’argument souvent invoqué pour faire du port du voile ici une insulte à la liberté là-bas est qu’on ne puisse détacher un symbole de sa signification, jugée universelle. Cette conception rigide du symbole est périlleuse, puisqu’elle rend impossible tout détournement, toute réappropriation, en somme toute capacité pour les opprimés d’avoir le dernier mot sur leurs oppresseurs. Cette rigidité, ultimement, peut devenir un frein à l’avancement du monde.
J’ai vu des pro-charte aller jusqu’à reprocher aux opposants à la charte des valeurs de ne pas propager sur leurs réseaux sociaux cette bonne nouvelle pour les femmes iraniennes. Même pas fichus de dénoncer la soumission des femmes dans les pays barbares, ces inclusifs! Mes hypothèses pour expliquer leur silence? Soit ils n’avaient pas vu la nouvelle passer, soit ils n’avaient pas les éléments d’information requis pour en tirer une conclusion éclairée sur la portée de ladite campagne, soit ils n’avaient tout simplement pas envie de s’embarquer dans une discussion prévisible et truffée d’amalgames féministes sur l’univocité du voile, les bons et les méchants.
Les opinions exprimées dans cette tribune ne sont pas nécessairement celles de Métro.