La dernière fois que l’on a eu des nouvelles du cinéaste Rodrigue Jean, c’était lors de la sortie de son documentaire Hommes à louer, où il levait le voile sur la prostitution masculine montréalaise.
Pendant ce tournage, quelques-uns de ces hommes ont formulé le souhait d’explorer davantage l’objet cinéma. C’est là que, de fil en aiguille, est né le projet d’Épopée. «L’idée est un peu la même que derrière Hommes à louer, explique le réalisateur rencontré dans un café de la métropole. C’est donner la chance aux individus de se défendre. C’est facile d’imposer des clichés, de réduire les gens qui sont dans la marge. Il faut laisser leur existence se déployer un peu, leur laisser la place qui leur revient.»
Cette entité biscornue qui mélange à la fois la fiction et le documentaire est une succession de vignettes sur l’exclusion qui montrent le quotidien de jeunes toxicomanes, de travailleurs du sexe et d’itinérants. Au total, une soixantaine de personnes fort différentes les unes des autres ont travaillé pendant deux années à l’élaboration de cette fresque. Un des participants a même terminé l’écriture d’un scénario qui sera vraisemblablement la prochaine réalisation du créateur de Lost Song.
Cet effort se décline sous trois formes : le long métrage qui sera présenté dans les salles de cinéma, une galerie d’art qui permet d’aborder différemment ce processus créatif et des capsules web qui étaient à l’origine du projet. «La diffusion est très difficile au Québec, confie Rodrigue Jean. Tout le système a changé. Des distributeurs ont disparu. Ce sont de grandes sociétés internationales qui contrôlent maintenant la distribution au Québec. On s’est dit qu’on allait essayer de trouver une formule de cinéma sur le web.»
Épopée tombe à point nommé, concluant la rétrospective que la Cinémathèque québécoise vient de consacrer au metteur en scène de Full Blast et de Yellowknife. «Les gens pensent qu’une rétrospective, c’est comme si c’était un aboutissement. Mais pas du tout. Symboliquement, ça fait comme une coupure. On rentre dans une nouvelle époque. Le Kodak est en faillite, les salles montréalaises sont passées cet automne au numérique… Le cinéma vient de changer.»
Faire exploser les normes
Épopée est un essai qui sort des sentiers battus. Cet amalgame de courts métrages où le vrai et le faux ne forment souvent qu’un s’apparente à une sorte de cinéma expérimental qui mettra plus d’un spectateur à l’épreuve. «Mais n’est-ce pas l’idée d’une œuvre d’art? questionne le cinéaste Rodrigue Jean, sourire en coin. La charge ne se fait pas seulement au niveau affectif, mais aussi au niveau
formel, sans qu’on s’en rende compte. C’est très, très exigeant. Mais moi, je trouve ça intéressant. Tout a été vu, tout a été fait. On est revenu 15 fois sur le même thème.»
Selon Rodrigue Jean, essayer d’avoir au cinéma une expérience nouvelle, qui stimule différemment, est assez rare de nos jours. «On a toujours l’impression d’aller voir le même film. Comment approcher la chose différemment? C’est un peu ça, le défi.»
Épopée
En salle dès vendredi