Hollywood, 1927. George Valentin est LA star du cinéma muet. Jusqu’au jour où les producteurs décrètent l’avènement du parlant… Valentin sombre dans la dépression et regarde, impuissant, la starlette Peppy Miller prendre sa place au sommet du box-office. Voilà la prémisse du film muet et en noir et blanc The Artist, dont Jean Dujardin tient le rôle-titre. Métro s’est entretenu avec le comédien. Il paraît que vous n’étiez pas convaincu par le projet au départ. Info ou intox?
Lorsque Michel Hazanavicius m’a appelé pour me proposer The Artist, il m’a laissé le choix au lieu de me dire : «Ce rôle est pour toi et personne d’autre.» Or, lorsqu’on me laisse trop le choix, j’ai tendance à me créer des rats dans la tête. Je me suis demandé : «C’est quoi, un film muet? Est-ce que les gens ont envie de me voir là dedans?» J’ai réfléchi à la façon dont ça allait être perçu; bref, j’ai pensé plan de carrière au lieu de penser cinéma. Au bout de trois heures, j’ai rappelé Michel et je lui ai dit : «J’ai envie de le faire!»
Quelles craintes aviez-vous? Que ce ne soit pas un film populaire?
Je venais de faire deux films plus intimistes, celui de Nicole Garcia, Un balcon sur la mer, et celui de Bertrand Blier, Le bruit des glaçons. Je me disais : «Je suis en train de devenir explorateur plutôt qu’acteur.» C’était une bêtise! Parce que je ne cherche pas la popularité à tout prix, mais le plaisir.
Même si The Artist joue sur plusieurs registres d’émotion, on y retrouve l’humour très «physique» d’OSS 117…
J’ai toujours travaillé comme ça. Depuis Brice de Nice en fait. A l’époque, je ne me trouvais pas forcément légitime en tant qu’acteur, alors je compensais en «occupant l’espace». C’est sans doute pour ça que Michel est venu me chercher pour OSS, et qu’il a encore pensé à moi pour The Artist.
En revanche, «couper le son», c’est déstabilisant…
Ça ne change rien! Sur le plateau, on jouait de la même manière que dans un film parlant. La différence se situe justement au niveau du corps. Michel a tourné en 22 images par seconde au lieu de 24, si bien qu’on ralentissait un peu les mouvements. Dans les scènes intimistes ou lorsqu’on fumait une cigarette par exemple. À l’inverse, lorsque George Valentin est en avant-première, j’en fait des tonnes, j’accélère parce que son public lui en réclame toujours davantage. Mais aussi parce que je savais que, derrière, le film allait basculer vers quelque chose de plus sombre.
D’une comédie burlesque, on passe à un vrai drame…
…qui raconte la chute d’un homme. Et l’ascension en parallèle d’une jeune figurante. C’est un film qui parle de la célébrité, de l’orgueil, de l’amour-propre aussi.
À presque un siècle de distance, le personnage de Valentin fait-il écho aux doutes que vous pouvez avoir sur votre carrière?
Je fais souvent mon auto-critique, et je peux être dur avec moi-même. Je n’ai pas d’angoisse, même si j’en ai eu une petite avant de faire ce film-là. Parce que c’est le boulot. Un acteur, un peintre, un sculpteur doit proposer des choses différentes. Ce n’est pas «qu’»une industrie, même si elle a pris un peu trop le pas sur la façon de penser des gens du métier. On ne dit plus «c’est un superfilm», mais «c’est un film qui va faire tant ou tant d’entrées». Certains font l’un ou l’autre. Avec Michel, on arrive à faire les deux et c’est extrêmement rare.
Pour cinéphiles avertis
S’il n’est pas nécessaire d’être incollable sur le cinéma muet pour apprécier The Artist, difficile de passer sous silence ses nombreuses références. «L’intrigue emprunte à deux grands classiques, A Star is Born, la version de 1937 de William A. Wellman, et Singin’ in the Rain, réalisé en 1952 par Stanley Donen», souligne le critique Nguyen Trong Binh, spécialiste de l’âge d’or d’Hollywood. «Dans le premier, un acteur célèbre sombre dans l’alcoolisme pendant que sa compagne inconnue devient star. Dans le second, une vedette du muet se ridiculise en voulant passer au parlant.»
Le personnage de George Valentin évoque deux stars de l’époque muette. «John Gilbert, l’amant de Greta Garbo, dont la carrière fut brisée par l’arrivée du parlant. Et Douglas Fairbanks, la star absolue du muet, une idole mondiale, qui se reconvertira dans le parlant, mais avec beaucoup moins de succès.» Jean Dujardin s’est d’ailleurs inspiré de ce dernier pour composer son George Valentin.
The Artist évoque aussi l’impact des choix économiques de l’industrie sur la création. «Le passage au parlant à la fin des années 1920 a sonné le glas de la carrière de grands auteurs, souligne N.T. Binh. Des artistes un peu ingérables ont ainsi été remplacés par des techniciens dociles maîtrisant les nouvelles technologies du cinéma.»
The Artist
En salle dès vendredi