Culture

Jean-Marc Vallée: créer dans l’urgence

Michael-Oliver Harding - Métro

Jean-Marc Vallée dépeint le Texas des rodéos, de la virilité outrancière et d’un cowboy séropositif entêté dans son touchant Dallas Buyers Club. Entretien. (À lire aussi : Notre entrevue avec Jared Leto)

Avec Dallas Buyers Club, inspiré de faits réels, le réalisateur québécois Jean-Marc Vallée (Café de Flore, C.R.A.Z.Y.) relate le parcours étonnant de Ron Woodroof, un électricien et cow-boy coureur de jupons qui apprend qu’il est séropositif en 1985, mais refuse de prendre la nouvelle comme une condamnation à mort. Woodroof (performance du tonnerre livrée par un Matthew McConaughey dangereusement amaigri) part en mission à l’étranger afin de se procurer des médicaments non autorisés dans son pays. Avec ceux-ci, il prévoit lancer un buyers club en compagnie de son complice travesti Rayon (un Jared Leto qui évite heureusement l’imitation grotesque) pour subvenir aux besoins de la communauté séropositive de Dallas.

Les très bons échos qui circulent depuis la première du film au TIFF laissent entrevoir la possibilité d’une mise en nomination aux Oscars, et le nom de McConaughey revient sur toutes les lèvres de ces grands prophètes des galas. Métro a joint Vallée en Oregon le mois dernier pour discuter de cette première incursion réussie en sol américain. Le réalisateur s’apprêtait alors à entamer le tournage d’un nouveau film, Wild, tranche de vie bouleversante d’une jeune femme partie en randonnée et luttant pour sa survie. Adapté d’un livre signé Cheryl Strayed, le film est produit par Reese Witherspoon, qui incarne également l’héroïne.

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«Peut-être que le projet était trop épeurant, que l’idée de faire un film sur le sida, c’était trop tôt», réfléchit à haute voix Vallée lorsqu’on lui demande pourquoi, selon lui, Dallas Buyers Club a passé plus de 15 ans à ramasser la poussière sur les tablettes à Hollywood avant de finalement voir le jour. «Ce que je sais, c’est que le projet a soudainement revu le jour à cause de gens passionnés et obstinés qui ont décidé de le faire avec un petit budget, coûte que coûte. Lorsqu’ils ont embarqué, Matthew et moi, nous nous sommes dit : on a des disponibilités à l’automne 2012, on n’a pas le fric, on s’en fout, let’s go…»

Immersion dans le Texas de McConaughey
Étant donné que l’histoire nous plonge dans cette terre fascinante de ribs, d’armes à feu, de bottes de cow-boy et de fierté républicaine, il allait de soi que Vallée fasse appel à McConaughey pour lui servir de coach privé en culture texane. «Comme il est natif du Texas, j’avais un exercice d’humilité et de confiance à faire, précise le cinéaste. On a eu des discussions à propos de la façon dont on vit au Texas, de la mentalité, de l’attitude d’un cow-boy aujourd’hui et en 1992, du pourquoi de cette fierté.»

Un défi de taille pour le tandem Vallée-McConaughey? Intéresser le spectateur au sort de son antihéros Ron Woodroof, un homme a priori détestable qui multiplie les remarques racistes, misogynes, homophobes, violentes et j’en passe. Pari qu’ont d’ailleurs relevé les deux acolytes avec brio, puisque cette performance de McConaughey (dont la carrière remonte en flèche, grâce aux très bons Killer Joe, Mud et Bernie) est sans contredit la principale force du film. «Lorsque j’ai lu le scénario, ce Ron m’a tout de suite fait penser à Mac McMurphy, le personnage qu’incarnait Jack Nicholson dans Vol au-dessus d’un nid de coucou. Il fait tout de travers, n’est fin avec personne et a beau avoir tous les défauts du monde, pendant deux heures, tu le suis et tu l’aimes. Ron n’a peut-être pas été correct, mais ce qui ressort de son histoire, c’est une leçon de vie incroyable. On te donne 30 jours à vivre, et là, que fais-tu avec ça?»


«Avec Matthew [McConaughey], on a eu des discussions à propos de la façon dont on vit au Texas, de la mentalité…» se souvient Jean-Marc Vallée. / Remstar

Compassion et dignité devant l’insoutenable

Jean-Marc Vallée a longuement réfléchi à cette pandémie du sida, encore méconnue du grand public, mais qui faisait néanmoins des ravages dans les années 1980, à l’époque de Dallas Buyers Club. Tant par le biais de ses premiers souvenirs perturbants de la maladie, qu’en demandant à tous ses chefs de département de visionner How to Survive A Plague, excellent document d’archives qui retrace le valeureux combat mené par des activistes de première heure contre une administration républicaine carrément indifférente à la crise.

Premières peurs
«Lorsque le monde entier a appris que Rock Hudson avait le sida, je me souviens très bien de ce moment-là… J’étais quasiment en état de choc. Je me souviens aussi de la première fois que j’ai vu des traces du sarcome de Kaposi; je regardais les nouvelles, j’étais sur la rue Saint-Denis avec mes chums et on commençait à montrer des images d’hommes gais atteints du sida. Pendant plusieurs mois, c’était la peur de l’inconnu, du genre : ‘‘Il ne faut pas que tu utilises le même savon que…’’ C’était un peu le délire.»

How to Survive A Plague
«J’ai été profondément touché par ce documentaire [de David France]; j’ai cru y apercevoir bon nombre de Ron Woodroof. Notre histoire, par contre, porte sur un cow-boy qui ne voulait pas faire partie de la communauté gaie, celle qui allait brandir des pancartes à Washington, comme on voit dans le documentaire. Mais c’était important que l’équipe du film le voie afin qu’on propose un récit véridique. On avait à dépeindre les années 1980 et nos personnages devaient y ressembler.»

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Dallas Buyers Club
En salle le 1er novembre

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