Il est parti rapidement. En quelques semaines, il a tout vendu, biens et meubles, Erick aurait même pu vendre son âme. Il a pris l’avion, comme on prend le métro, seul et bien déterminé à ne plus jamais, jamais revenir.
Quitter le pays, comme on arrête subitement de jouer au poker. Tourner les pages de sa vie, une vie extraordinaire parce qu’elle n’a rien d’ordinaire la vie d’Erick. Si j’avais du talent, je pourrais en écrire des pages, sur ses aventures, sur ses déboires et ses invraisemblables entreprises. Toujours au mauvais endroit, au mauvais moment. Sa vie est une suite de mésaventures et de quiproquos gênants et incroyables. Une vie qui en vaut cinq. Le bonheur n’arrive jamais à prendre rendez-vous avec un gars comme lui.
42 ans dans une famille non fonctionnelle. Père absent, mère fuckée, une sœur nympho et usée prématurément par l’alcool et la dope. Lui, il fume son petit joint tous les jours. Il dit qu’il pourrait s’en passer, je ne le crois pas. Mais moi, je ne suis rien d’important pour lui, un voisin, un étranger qui passe ici et là dans ses ténèbres, rien de plus.
Il est parti en Thaïlande. C’est la première fois qu’il part si loin et pour si longtemps… toujours c’est longtemps! Il a quitté sa blonde, sa famille ses amis, sans se retourner. Un coup de tête, un trop plein de vide.
Erick n’aime pas sa blonde, il la trouve trop dépendante, trop intense, trop étouffante. Il ne le sait pas, mais elle ne l’aime pas non plus. Sa famille, c’est un boulet de canon attaché à ses pieds, et relié à son cœur. Il a pourtant de l’affection pour sa mère qui s’éteint, comme un feu de camp pendant la pluie, comme un volcan fatigué. Son père, un inconnu froid et tatoué par le mal de vivre, n’a rien réussi de bien dans la vie. Sa sœur Sophie, comme dans le roman, traîne ses malheurs. Elle fabule encore, à 45 ans, sur ses rêves de petite fille écorchée, mal-aimée… Occupation double, récupération trouble. Quelle famille me direz-vous!
Quelques amis qui n’en sont pas vraiment. Des chums de taverne, un cousin pusher et deux ou trois anciens amis du secondaire qui comme lui traînent un passé qui a mal vieilli. Rien ne l’attache au Québec. Un métier, trois ou quatre métiers. Erick a tout essayé pour s’en sortir. Sortir de sa torpeur. Habile dans l’art du mensonge, c’est à lui qu’il ment le plus souvent. Il vit sa vie à cent à l’heure, dans le mensonge et la souffrance. Entouré d’objets de luxe et d’artifices, il ne sait pas encore qu’il passe sa vie à côté de sa vie.
Moi, je le vois à l’occasion, il passe en coup de vent dans ma vie, je sais tout et pour lui, je ne suis rien. Il ne veut pas m’écouter, il ne veut rien savoir. Il fuit, il part. Assis dans un Airbus qui l’amènera à Bangkok dans le siège G-4, Erick, fébrile, espère. Dans une vingtaine d’heures, il comprendra peut-être, en retard, que le plus beau voyage pour lui, serait de prendre la route de la guérison, mais ce chemin est trop long et son mal est trop grand.
Il lui faudra une autre vie pour qu’il apprivoise le bonheur. Présentement, ce n’est pas un talent qu’il possède.