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Montréal-Nord

La multiplication des bouteilles

Un soir, après l’adoption sous bâillon de la Loi 78, mon ami Markus tâchait d’occuper son fils. Il essayait de le divertir en dessinant des itinéraires de marches de manifestants sur Google Maps. L’une des figures que traça son fils s’apparentait drôlement à … un doigt d’honneur. Quelques clics plus tard, Markus, sacré farceur, expédiait le faux itinéraire à ses amis sur les réseaux sociaux en y ajoutant ce commentaire : « J’organise une marche de 50 personnes, voici notre parcours ».

Markus ne trouvait pas que sa blague relevait d’un humour particulièrement fin, mais il disait que ça déridera peut-être un ami qui s’ennuie ?

Jamais toutefois il n’aurait cru que quelques jours plus tard, son dessin anodin et pas si drôle aurait été vu par des dizaines, voire des centaines, de milliers de personnes à travers le monde…

Lancer quelques choses sur Facebook, c’est un peu comme lancer une bouteille à la mer, sauf qu’en plus, la bouteille peut se multiplier à l’infini !

L’itinéraire « viral » de Markus a fait son chemin jusque dans cet article du Sydney Morning Herald en Australie. En Belgique, un type a même créé un gabarit afin que l’itinéraire en question puisse être reproduit et appliqué à n’importe quelle ville du monde…

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J’ai d’abord été très sceptique à propos de ce qu’on nomme « médias sociaux ». J’y associais essentiellement futilité, exhibitionnisme et superficialité. Pire, j’ai l’impression que ces réseaux qui portent des noms hideux lorsqu’on s’y arrête une minute (Facebook, Twitter, etc.) cultivent une pensée atrophiée, contraire à ce qu’on attend des citoyen-ne-s en démocratie.

Bon, j’ai ensuite pris acte des beaux côtés de la chose et je me suis moi-même donné naissance dans cet univers parallèle (n’utiliser que le courriel me plaçait apparemment dans la même catégorie que ceux qui utilisent encore un téléphone à roulette). Retrouver des ami-e-s de longues dates, entretenir des liens agréables qui seraient impossibles autrement, partager des connaissances (de la musique autant que des vidéos).

Mieux encore : les médias sociaux permettent de créer son propre fil de presse personnalisé de mettant pratiquement sous un pied d’égalités les médias traditionnels (dits « mainstream ») et les médias alternatifs (à petit budget, mais plus libres et plus indépendants). Il s’agit d’une forme de démocratisation de l’information, je l’admets.

Mais ce n’est pas tout. Les derniers mois au Québec ont montré comment les médias sociaux pouvaient être un outil de mobilisation extrêmement utile. C’en est renversant. Aurait-il été possible de voir s’organiser une quarantaine de manifestations nocturnes de suite sans ces médias sociaux ? Aurions-nous vu démystifiées et répondues aussi rapidement les tactiques en soubresauts d’un gouvernement assiégé qui tente d’agir avec une légitimité qu’il n’a plus ? Était-il possible que l’idée d’un prof de cégep de cogner des casseroles comme en Amérique latine se repende comme une trainée de poudre et place le peuple québécois à la fine pointe de la créativité en matière de lutte sociale ?

On nous a répété à quel point les médias sociaux avaient joué un rôle important dans la mobilisation des masses préalable à l’éclosion d’un printemps arabe. Face aux évènements en Tunisie, en Égypte et dans le reste de cette région du monde, certain-e-s ont exagérés en affirmant que ce sont les bloggeurs et les médias sociaux qui ont fait la révolution. Le sujet de l’histoire ne change pas ; c’est le peuple. Mais cet outil sur lequel il a pu compter tant dans sa version arabe que sa version érable est réellement puissant. Je comprends maintenant comment et pourquoi.

Il faut garder la tête froide. Facebook, par exemple, est une plateforme où la publicité est insupportable et l’on ignore jusqu’où exactement pourraient aller les scénarios cauchemardesques en termes de violations des données confidentielles. Ces données pourraient-elles un jour devenir un outil des services de renseignement ou d’institutions répressives ? Elles sont certainement déjà, mais jusqu’à quel point ?

Beaucoup de questions encore non résolues et qui invitent à la prudence mais en tout cas, à Montréal-Nord, les manifestations de casseroles auraient été difficiles voire impossibles à organiser sans les médias sociaux. Maintenant, elles résonnent ici aussi. Ce n’est pas encore comme à Villeray, mais au moins cette fois, Montréal-Nord prend part à l’écriture de l’histoire du Québec…

Pour me joindre : ted_hebert@yahoo.fr

Guillaume Hébert

 

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