«Il ne répond pas, je te le dis, ce n’est pas son genre. Il se passe quelque chose de grave à Montréal depuis plusieurs jours.» L’homme qui s’agite à l’autre bout du fil est un proche parent paniqué. Le sujet de la conversation c’est moi, et c’est ma mère hébétée qui a reçu cette mauvaise nouvelle au téléphone.
Ce proche parent est à la retraite dans ma planète d’origine. Outre le jardinage, il a tout son temps pour suivre les nouvelles du monde grâce à la télé satellitaire. Et depuis quelques semaines, quand on évoque Montréal dans les chaînes d’infos en continu de la planète, c’est pour évoquer un scandale, des émeutes ou des crimes!
Alors, mettez-vous à la place de bonhomme qui a un parent installé à Montréal. Sur son grand écran plasma, il voit défiler les images interminables des grèves estudiantines qui dégénèrent au centre-ville de Montréal. Des scènes apocalyptiques de vitrines fracassées, de véhicules vandalisés, le tout, accompagné par une brutalité policière inouïe et des rafles par centaine!
Sans oublier les multiples incidents de sabotage, notamment des bombes fumigènes qui ont explosé dans des stations de métro et qui ont paralysé le réseau du métro de la métropole, forcé l’évacuation des usagers et nécessité l’intervention des policiers, des pompiers et des ambulanciers.
Chaque jour aux nouvelles ont rabat à mon pauvre parent la «rage et la violence» qui meublent nos rues. Et puis, avec l’affaire Luka Rocco Magnotta, c’est la totale. Il ne manquait au tableau tragique véhiculé par les médias qu’un tueur barbare et dépeceur d’un ressortissant étranger à Montréal, sa vaste chasse à l’homme et son arrestation à Berlin. C’était l’affaire de trop. Mon pauvre parent qui a essayé de me joindre sur un de mes anciens numéros de téléphone qui ne fonctionne plus a paniqué.
Du coup, la fin de semaine dernière, quand j’ai téléphoné à ma mère, après m’avoir relaté les craintes de mon proche parent, elle m’a sommé: «Appelle-le je te le dis, il croit que quelque chose de grave t’es arrivé».
Comment voulez-vous expliquer à un parent paralysé par la peur que la grève dans notre contrée est à des années-lumière de ce qui se passe ailleurs où les droits de la personne peinent à s’implanter. Ailleurs, quand on choisit le chemin de combattre la pieuvre d’un régime rétrograde, on fait son deuil d’une vie normale. On fait ses adieux à la famille et aux proches pour plonger dans la clandestinité et disparaître dans les limbes du régime.
Comment expliquer à mon proche parent qu’ici, il y a les processions des grévistes au centre-ville, mais la vie ne s’arrête pas pour autant. Les théâtres, les cinémas, les salles de spectacles et les boutiques sont pleins à craquer. Quand les marcheurs passent du côté des restaurants, des bars et des cafés, les clients se mettent debout pour applaudir les révoltés.
Va expliquer à une personne d’ailleurs qu’ici, les leaders étudiants sont devenus des vedettes médiatiques qui font la tournée des plateaux télé et autres médias à la fin de la journée. Des leaders qui ont été accueillis comme de rock stars aux FrancoFolies. Là, devant une foule de groupies de tout âge, ils ont interprété la chanson bien connue des manifestants: Libérez-nous des libéraux. Un hymne pour mettre fin au régime du «méchant» Charest. Des leaders étudiants à qui tout le monde prédit un avenir politique radieux. J’ai pourtant essayé de l’expliquer à mon proche parent, mais il est resté dubitatif. J’ai senti au bout de ses lèvres l’inévitable conseil: «Fais attention à qui tu parles et avec qui tu partages tes opinions, les murs ont des oreilles!», mais il s’est retenu!