D’aussi loin que remontent mes souvenirs, ma grand-mère maternelle marchait le dos courbé. Un jour, mon oncle a fini par m’expliquer cette déformation dorsale.
Les temps étaient durs durant la Seconde Guerre mondiale. C’était «les années des bons». Pour soutenir l’effort de guerre, la France rationnait les indigènes, réduisant leur approvisionnement en denrées alimentaires.
À cette époque du protectorat français, mon grand-père travaillait à l’office des eaux. Avec son salaire de misère, il n’arrivait pas à subvenir aux besoins de sa famille. Ma grand-mère était forcée de ramasser du bois dans la forêt pour alimenter le four traditionnel de la demeure familiale.
Enfant, mon oncle accompagnait ma grand-mère dans sa quête de bois. «Ta grand-mère transportait sur son petit dos un tas lourd de branches qui faisait le double de sa taille, m’a-t-il avoué la gorge nouée. J’avais l’impression de voir un amas de bois marcher tout seul devant moi.»
Malgré les affres de la vie, il arrivait à ma grand-mère de supporter de longs trajets, en partie à pied, pour rendre visite à mes deux oncles. Devenus étudiants, les deux frères aînés de ma mère logeaient dans des internats des villes voisines pour poursuivre leurs études. Elle les approvisionnait en gâteries. Son acharnement a triomphé du destin. Son aîné est devenu enseignant en France et le suivant a été un des premiers ingénieurs agronomes formés au pays.
Après le décès prématuré de mon père, on a déménagé chez mes grands-parents maternels. Ma grand-mère est vite devenue le socle de ma famille. Même si elle a souvent été invitée à faire des séjours chez mon oncle, l’ingénieur, le faste de sa villa ne l’a jamais éblouie. Après quelques jours, elle se sentait à l’étroit loin de nous et de sa ville natale.
À l’hiver de sa vie, ma grand-mère n’arrivait plus à faire sa marche quotidienne pour visiter ses rares intimes encore en vie. Elle a fini par se cloîtrer dans ses appartements au premier étage de la maison familiale. Nous étions presque ses seuls contacts avec la vie extérieure.
Après chacune de mes absences pour poursuivre mes études au loin, de retour au nid familial, j’avais mon rituel. Je prenais le temps de raconter en premier à ma grand-mère mes péripéties et aventures. Je ne ratais aucune occasion de la taquiner. J’adorais la faire sortir de ses gonds. Elle rugissait. Elle était vivante.
Dix-neuf ans après sa mort, chaque fois que mon regard croise celui d’une femme âgée, mon cœur se serre dans ma poitrine. Je me sens envahi du regret de n’en avoir pas fait assez pour Nana, ma grand-mère.
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