Mathias Marchal/Métro Le premier jour où il a dû manger sans dépenser, notre journaliste a fait l’expérience du dumpster diving avec des habitués.

À Montréal, impossible de mourir de faim, clament certains. Métro a mis cette affirmation à l’épreuve et tenté l’expérience de vivre 72 heures sans dépenser un sou pour manger. Après avoir testé la diète Dollarama pendant sept jours, voici une autre expérience alimentaire à saveur sociologique. Bienvenue dans le monde du dumpster diving (la «plongée dans les poubelles», en français), des missions pour itinérants et des tactiques de pique-assiette.

Jour 1
Grâce à un site internet spécialisé en «trésordure» qui identifie des endroits au bon potentiel en matière de déchets comestibles, j’ai déjà récupéré une boîte de Tropicana qui fuit un peu, un pot de yogourt périmé ainsi que des fruits et des légumes. Derrière cette épicerie du Plateau, j’ai aussi croisé un glaneur «professionnel» qui a accepté de me donner quelques conseils, mais pas son nom. «Lave tes fruits et légumes avec un mélange d’eau et de vinaigre blanc, ne laisse pas de trace, ne fait pas de bruit et évite d’identifier l’endroit, sinon ça va devenir le bordel et ils vont mettre des cadenas», explique cet homme qui fait 50 % de ses courses dans les poubelles depuis plus de cinq ans, histoire notamment de moins travailler.

Ne me manquent plus que les protéines. Je contacte donc la coop sur Généreux, un énorme logement où vivent une quinzaine de jeunes qui ne mangent quasiment que grâce au dumpster diving. Grâce à leur expérience, ils ont préparé chaque année, de 2005 à 2007, un repas cinq services pour 200 itinérants lors de l’événement État d’urgence.

Pourquoi adopter le dumpster diving? «Comme quasiment tout ce qu’on mange est gratuit, il n’y a jamais de chicane entre nous parce que certains mangent plus que d’autres», rigole Jamie Klinger, un des membres de la coop. «Un tiers des aliments produits sont gaspillés», ajoute Jeanne, une des cochambreuses. Plus loin, dans une fruiterie, une employée croisée par hasard accepte de m’ouvrir la poubelle, et bingo : des steaks de saumon périmés. Sauvé!

Jour 2
Le repas d’hier soir, une soupe de légumes au saumon, a été digéré sans problème. Par contre, pour le petit déjeuner, ce sera seulement du yogourt et du jus de fruit, le temps d’amener la petite à la garderie et de filer jouer les pique-assiette dans les hôtels avant d’aller travailler. La routine du matin est longue quand on a le ventre à moitié vide. Et un peu stressante lorsqu’on ne sait pas si on trouvera de quoi manger!

(AVERTISSEMENT : la cascade qui suit a été réalisée par un professionnel payé pour le faire. Ne tentez pas cela vous-même!) Premier hôtel : échec. Pas de conférence du matin, donc pas de buffet. Deuxième hôtel : il faut jouer de ruse pour mystifier la dame qui nous demande «si on est là pour la formation?» Un téléphone intelligent peut alors être très utile pour faire semblant de chercher dans ses courriels et finalement conclure qu’on s’est trompé d’endroit. On arrive quand même à récupérer un petit croissant afin de patienter jusqu’à l’hôtel suivant.

Bingo! Enfin une salle occupée et un buffet qui attend ses convives. Croissants et minimuffins trouvent facilement leur chemin vers ma bouche. Le repas du midi est pris dans une mission pour itinérants de Griffintown. La Maison Benoit Labre fait partie de la vingtaine d’endroits qui procurent des repas gratuits aux gens dans le besoin, en plus d’offrir des services sociaux. La soupe de légumes et les pâtes à la bolognaise sont plus que respectables. Ils proviennent en bonne partie de l’organisme Moisson Montréal qui, en 2013, aura distribué 13 millions de kilos de denrées à 204 organismes. Ces denrées, d’une valeur de 71 M$, auraient autrement été perdues.

Jour 3
Les steaks de saumon sont terminés. Même trois jours après la date de péremption et après un passage (d’une durée indéterminée) dans une poubelle, ils font bien la job! Pour le petit déjeuner, direction la mythique église au toit rouge, dans le Quartier des spectacles. La salle d’une cinquantaine de places est bondée, et l’ambiance est bon enfant, le versement des chèques de pension étant prévu dans quelques heures. Les deux sandwichs au beurre de peanuts et les deux yogourts aux pêches sont les bienvenus, aucune visite dans les hôtels ne sera nécessaire!

Pour le repas du midi, direction Open Doors, un organisme sis dans une église de l’ouest du centre-ville. Ce n’est pas la meilleure adresse, selon Michel Laporte, qui a vécu l’itinérance pendant 12 ans, mais c’est celle qui convient le mieux à mon horaire et à ma localisation. Heureusement, d’ailleurs, que M. Laporte m’a préparé un calendrier avec les missions ouvertes selon l’heure et le jour de la semaine, car, comme il le dit lui-même, «un repas par-ci, un autre par-là, se rendre ailleurs pour récupérer un manteau ou son courrier, aller reprendre ses affaires pour la nuit dans un énième centre : l’itinérance nous force à beaucoup nous discipliner», raconte ce titulaire d’un bac en biochimie… et d’une maîtrise en techniques d’approvisionnement dans la rue!

Conclusion
«Manger quasiment gratuitement pendant 72 heures (j’ai finalement dépensé 2,50 $ pour me procurer du tofu, une source de protéines peu coûteuse), c’est possible», me dis-je en finissant mes trouvailles alimentaires par un sublime sauté de tofu aux pois mange-tout et poivrons grillés (insérer ici une tape dans le dos). C’est stressant, mais instructif. Instructif de côtoyer, même de brefs instants, des gens globalement absents du paysage médiatique.

Désolant toutefois de voir l’ampleur des pertes alimentaires qui surviennent dans les commerces. Mais encourageant de voir que des quantités tout aussi phénoménales sont récupérées pour être réutilisées à des fins sociales. Autre constatation, on mange généralement sur le cruise control, sans trop s’interroger sur des choses telles que la provenance des aliments ou le gaspillage. Et enfin, être pauvre ou itinérant, ça demande une certaine organisation, ça ne permet certainement pas de se tourner les pouces...

Il y a quelques années, la Coop sur Généreux avait mis ses connaissances des poubelles au service d’ATSA pour préparer un repas pour 200 itinérants. Voici le résultat en vidéo. (Musique : Cédric Gonnet. Images: Vianney Leudière, Mathias Marchal, Marion Kameneff)

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