Culture

Changer le monde, une librairie à la fois

librairies indépendantes

Gabriella Kinté, fondatrice de racines

Après une décennie de crise, les librairies indépendantes ont le vent dans les voiles. Cette renaissance va de pair avec l’apparition de nouveaux commerces spécialisés, dont certains ont choisi le livre comme moyen de transformation sociale.

La librairie L’Euguélionne, installée dans le Village gai, est dédiée à la littérature féministe et LGBTQ+. La librairie Racines, qui a pignon sur rue À Montréal-Nord, elle, met de l’avant les auteurs afrodescendants. Deux exemples de librairies indépendantes, spécialisées et farouchement militantes, qui sont apparues lors des trois dernières années grâce à des campagnes de sociofinancement.

La première est née de la volonté de créer un lieu pour accueillir l’effervescent mouvement féministe mont­réalaise. La seconde a pour mission de favoriser l’accès à la culture dans Montréal-Nord et de mettre de l’avant les auteurs de la communauté noire.

Dans les deux cas, le livre s’est imposé comme vecteur de changements sociaux.

«Les livres permettent un dialogue que d’autres objets ne permettent pas, explique Camille Toffoli, l’une des fondatrices de L’Euguélionne. Certaines personnes n’iraient pas dans des activités militantes ou dans des centres de femmes, alors qu’ici, les gens viennent d’abord en tant que lecteur ou lectrice. C’est une posture que les gens aiment. La lecture a quelque chose d’émancipant.»

Un constat que partage Gabriella Kinté, fondatrice de la librairie Racines.

«Ma mission personnelle, c’est de garder en vie la mémoire des ancêtres. Je veux partager ces histoires avec d’autres jeunes et leur présenter des héros qui leur ressemblent. Et le livre demeure plus accessible que beaucoup de choses dans le monde de la culture.

Il y a des bibliothèques, des librairies usagées… Pas besoin de cellulaire ou de l’internet.»

En plus d’offrir des œuvres qu’on ne retrouve souvent pas ailleurs, ces librairies militantes agissent également comme animateurs culturels dans leurs communautés respectives.

Leurs locaux accueillent aussi des lancements, des clubs de lecture, des panels et des ateliers populaires.

Elles s’investissent également dans le débat public, comme l’a fait Racines en se prononçant pour l’arrivée du métro à Montréal-Nord ou contre la loi 21, par exemple.

«On s’est rendu compte qu’on est plus qu’une librairie; on est aussi un lieu d’échange, de rassemblement. Des gens qui ne se seraient pas rencontrés ailleurs ont pu le faire ici. Des amitiés, des couples se sont formés ici, des occasions d’affaires sont nées, des idées aussi», fait valoir Gabriella Kinté.

«On dit souvent en blague qu’on fait un travail de tavernière, ajoute Sandrine Bourget-Lapointe, qui a aussi participé à la fondation de l’Euguélionne. Derrière notre comptoir, on jase avec les clients, on les oriente et on leur donne des ressources en fonction de leurs besoins. On prend le temps de les écouter, toujours dans une optique de partage.»

«On ne fait pas que vendre des livres. On bâtit un quartier.» Gabriella Kinté, fondatrice de Racines

Un souffle nouveau pour les librairies indépendantes

L’ouverture de tels lieux correspond aussi à l’émergence d’une nouvelle génération de libraires.

Le contexte est bon pour ouvrir une librairie, estime Katherine Fafard, directrice générale de l’Association des libraires du Québec (ALQ), qui dit recevoir chaque mois des questions de jeunes entrepreneurs souhaitant ouvrir un nouveau commerce.

Les librairies indépendantes affichent une croissance des ventes de 5% par année depuis trois ans, selon les chiffres de l’ALQ. Des résultats supérieurs à ceux des grandes chaînes comme Renaud-Bray ou des grandes surfaces de la province.

Tout le contraire de la période allant de 2007 à 2014, qui a vu de 30 à 40 librairies indépendantes fermer leurs portes, sur un total de 200.

«Les librairies qui sont restées sont devenues plus fortes, parce que les gens les ont adoptées», illustre la directrice de l’ALQ, qui attribue une partie de ce succès à l’engouement récent pour l’achat local et les commerces de proximité.

L’hécatombe de la dernière décennie a aussi permis l’arrivée d’une nouvelle génération, qui a complètement réinventé la vocation des librairies, devenues des lieux de médiation culturelle.

«Les jeunes n’ont pas peur de la technologie. Ils maîtrisent les réseaux, où la création de la clientèle est importante, souligne Katherine Fafard. Ils n’ont pas peur d’être libraire, mais aussi animateur culturel, ce que l’ancienne génération n’aurait pas fait spontanément.»

Spécialité et sacrifice

La spécialisation permet aussi à ces commerces de se démarquer à l’ère du commerce en ligne.

Montréal compte aujourd’hui sur des librairies de voyage, de bandes dessinées, de cuisine, de science-fiction (pensons à Saga, qui vient d’ouvrir ses portes dans Notre-Dame-de-Grâce) et même de littérature anarchiste (L’Insoumise, installée boulevard Saint-Laurent).

«Les gens ont accès à tellement d’informations sur le web; s’ils se déplacent en librairie, c’est pour voir des choses qu’ils ne trouveraient pas par eux-mêmes. C’est là que la valeur d’un libraire, son choix éditorial, rentre en ligne de compte», estime Katherine Fafard.
Le travail des librairies, dont la responsabilité va bien au-delà des suggestions sur les derniers best-sellers, s’en trouve donc revaloriser.

«C’est un métier tellement important, insiste Sandrine Bourget-Lapointe. C’est une job de passion, qui prend du temps. Les libraires restent des spécialistes du livre, parfois même plus que les universitaires.»

Une responsabilité valorisante qui est essentielle dans un monde où les salaires sont bas.

Après trois ans d’existence, L’Euguélionne, qui a choisi le modèle coopératif à but non lucratif, offre à peine plus que le salaire minimum à ses libraires. Racines, de son côté, mise sur le bénévolat de sa fondatrice et n’est ouverte que trois jours par semaine pour l’instant.

«Nos avantages, c’est dans la reconnaissance qu’on obtient des clients et de nos collègues, dans le respect et le climat de travail sécuritaire et convivial, fait remarquer Camille Toffoli. Travailler dans un milieu féministe, autogéré et sans patron, où on reconnaît la valeur de notre travail et de notre expertise, c’est rare.»

«Ouvrir une librairie, ça demande un investissement de soi, comme pour toutes les entreprises qui démarrent, ajoute Gabriella Kinté. Mais les livres, c’est à un autre niveau. Ce n’est pas là qu’on fait beaucoup d’argent. On le fait par conviction, mais éventuellement, faut que ça rapporte.»

Le rôle de promotion culturelle des librairies est pourtant essentiel.

«Une librairie indépendante, dans certains quartiers ou certaines villes, c’est parfois le seul accès aux livres», rappelle Katherine Fafard.

«C’est super important d’avoir des librairies indépendantes qui n’ont pas que l’aspect financier en tête. Leur mandat est vraiment de faire découvrir des livres aux gens. La diversité des livres et la promotion des œuvres québécoises en dépendent.»


Un peu d’info:

Librairie Racines
5118, rue Charleroi

Librairie L’Euguélionne
1426, rue Beaudry

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