3h40; dimanche matin. Il a peur. Il marche dans la nuit humide, dans un novembre frais et peu rassurant. Sortie de bar. Sorti de lui-même pour quelques heures. Histoire de tuer la solitude qui pèse, de prendre le temps d’être quelqu’un dans l’anonymat de la nuit. Quelqu’un d’autre, je veux dire. Est-ce l’alcool qui gèle son sens de l’honneur? Parce qu’il a trop bu, beaucoup trop bu. Il le sait, il déambule sur le trottoir, vacille comme une chandelle au vent, titubant et profondément triste. À chaque pas, il s’enfonce, comme attiré par le malheur, aspiré par l’interdit. C’est la dernière fois, se dit-il. Il marche, tel un zombi, une caricature vivante, hypnotisé par ce qui ne devrait pas être.
Il lui a dit: «Je vais chez toi». Montréal red light, illicite et quelques fois ravageur. Stop ou encore. «Je ne devrais pas», songe-t-il. Natasha sentait bon, elle sentait surtout l’argent. Une partie du sien, mêlé au fric odorant de ses clients. Oui, parce l’argent a une odeur; elle le sait. Des nuits à être la plus belle, la plus désirable, la plus… Une danseuse de 26 ans, pas comme les autres et tout à fait pareille en même temps. Pour payer ses études? C’est payer cher et surtout faux comme ses cils et son sourire.
Il aperçoit dans la vitrine d’un magasin de meubles usagés, le reflet de son visage un peu défait. Les néons tracent sur son front et ses joues un peu mouillées, des sillons multicolores. Maquillé pour le combat, pense-t-il. Il suit son instinct mâle, comme on suit le courant dans une chaloupe. Il marche de plus en plus vite. La pluie est froide. Froide comme le regard de Natasha. Une adresse en tête. L’adresse de la blonde danseuse. 1234, c’est facile à retenir. Comme un, deux, trois, GO. Elle sera là, c’est certain. Elle est sortie du bar, accompagnée de son pimp. Elle a pris place dans sa Mini en colorant ses lèvres pulpeuses d’un rouge indécent.
Il lui reste 300$. Assez pour la nuit? Il ne le sait pas; c’est la première fois qu’il va si loin. Assez pour tout perdre, même sa dignité. Encore deux autres rues. Il pourrait encore dire non, fuir, comme un nuage affolé dans un ciel mauve de détresse. La rue Ste-Catherine a un autre visage, celui des exclus, des vendeurs de poudre, des acheteurs de peau. Il croise un taxi, le chauffeur ralentit. La main de Dieu, songe-t-il. Comment peut-il penser à Dieu dans les circonstances? L’alcool sans doute.
– «Je peux t’aider?», lance le chauffeur, plus noir que la nuit.
Écoutant, pour une fois, sa petite voix intérieure, il s’entend dire : – «Oui, justement, ramenez-moi à la maison, s’il vous plaît!» Il ouvre la portière, entre dans l’auto-taxi comme dans une cachette. Il donne son adresse, rassuré. La voiture tourne à droite et passe devant le 1234… Natasha, une cigarette aux lèvres sous son parapluie jaune citron, attend celui qui ne viendra pas.