Abdelkader Belaouni, qui s’était réfugié pendant près de quatre ans dans une église de Pointe-Saint-Charles alors qu’il était menacé d’expulsion par Immigration Canada, a finalement obtenu sa citoyenneté canadienne douze ans après son arrivée au pays.
«Je suis fier d’être canadien. Je ne suis pas né ici, mais dans mon cerveau, c’est mon pays», lance-t-il sans hésiter quand on lui demande ce qu’il a éprouvé quand il a obtenu sa citoyenneté au terme d’un long combat.
«C’est comme si Dieu m’avait donné mes yeux une autre fois», confie celui qui souffre de cécité depuis l’âge de 25 ans.
Un long chemin
Le chemin a été ardu avant d’en arriver là pour l’homme de 47 ans qui réside dans Pointe-Saint-Charles.
Abdelkader Belaouni fuit l’Algérie en 1996 à cause de la guerre civile. Il résidera à New-York pendant près de huit ans avant d’entrer au Canada en 2003.
«Après les événements de 2001, j’ai commencé à me dire: je quitte New York, explique-t-il. J’ai commencé à paniquer une autre fois.»
Le 21 mars 2003, il arrive à Montréal et fait une demande d’asile. Elle est rejetée au bout de huit mois par la Commission de l’immigration et du statut de réfugié. Il fait appel pour des raisons humanitaires. En novembre 2005, sa demande est rejetée de nouveau. «Je n’avais pas de travail, pas de famille», indique M. Belaouni.
C’est alors l’ordre d’expulsion. «Je devais quitter en janvier 2006», se remémore-t-il. Une décision qui l’a surpris. «Tout ce que j’avais entendu sur le Canada par le passé, c’était seulement des bonnes choses.»
À l’église 3 ans, 9 mois et 22 jours
Pour éviter qu’il soit expulsé, des amis se mobilisent autour de lui.
«J’étais connu dans le quartier. Je faisais du bénévolat», relate-t-il.
L’idée de trouver refuge à l’église Saint-Gabriel est avancée. «J’ai dit que s’il n’y avait pas d’autre solution, c’était oui», se souvient-il.
«Il y avait un groupe de personnes dans des mouvements pour la justice et la paix», raconte le père Jim McDonald, curé depuis 2001 à l’église située sur la rue du Centre. Celui qui faisait face à une telle demande pour la première fois n’a pas hésité à lui ouvrir les portes. «On avait une chambre dans le presbytère», dit-il. «Le diocèse a accepté.»
Le père n’avait qu’une condition: que des membres du comité soient toujours avec le réfugié pour prendre soin de lui.
M. Belaouni se doutait qu’il n’allait pas vivre en sanctuaire à l’église pendant seulement quelques semaines. «Je ne me préparais pas pour quatre ans. Mais je me préparais pour deux ans», avoue-t-il. «J’y suis resté 3 ans, 9 mois et 22 jours.»
«L’église m’a donné une place pour dormir; une chambre et la sécurité», dit-il. Mais la crainte d’être expulsé était toujours présente. «Quand j’entendais sonner à la porte, je me disais: c’est l’immigration», soupire-t-il.
«Kader a été accepté. Pas juste toléré. C’est une personne très sensible aux autres», souligne le père McDonald, qui poserait le même geste s’il se retrouvait devant une situation identique.
Une amitié est née entre les deux hommes. «Le contact a continué», note le curé. Le 5 février, il était d’ailleurs aux côtés de M. Belaouni lors de la cérémonie où il a reçu la citoyenneté canadienne. Deux amies qui ont lutté contre son expulsion, Mary Foster et Freda Guttman, étaient aussi présentes.
Mouvement populaire
Avec le temps, la campagne de soutien a pris de l’ampleur. Politiciens locaux, syndicats, groupes religieux, associations étudiantes, organismes communautaires ont plaidé en sa faveur. Plusieurs marches d’appui ont eu lieu dans les rues de Pointe-Saint-Charles.
La pression populaire a amené les autorités canadiennes à revoir le dossier. «Après un certain temps, il est devenu évident que le gouvernement ne voulait plus l’expulser», indique le père McDonald.
L’ordre d’expulsion a été levé en 2009 et Abdelkader Belaouni a reçu sa résidence permanente. Il a pu quitter l’enceinte de l’église. C’était l’euphorie. «Tout de suite après, j’ai été prendre un café avec des amis. C’était la première fois depuis quatre ans que je buvais un café à l’extérieur de l’église», se souvient-il. «J’ai bu deux cafés et j’ai donné 5$ de pourboire!»
Abdelkader Belaouni travaille depuis 2010 au Centre des Travailleurs et Travailleuses Immigrants dans le quartier Côte-des-Neiges. Il est également bénévole depuis deux ans au YMCA de Pointe-St-Charles. Les mots lui manquent pour exprimer sa gratitude envers tous ceux qui l’ont appuyé durant ces années. «Merci, ce n’est pas assez fort. Je ne trouve pas de mots», dit-il. «Pendant quatre ans, des gens m’ont aidé. Je ne peux pas simplement dire merci. Je leur dis: je vous aime très fort, je pense à vous jour et nuit.»
