Société

Opposition à l’avortement: les biais de confirmation vont nourrir le déni 

Pascal Lapointe - Agence Science-Presse

Dissonance cognitive, biais de confirmation, déni. Trois ingrédients-clefs pour la dissémination de la désinformation, réunis dans la même histoire, celle d’une enfant de 10 ans qui a failli ne pas avoir le droit de se faire avorter aux États-Unis. 

Le 1er juillet, un quotidien de l’Indiana était le premier à rapporter cette histoire, citant une obstétricienne-gynécologue locale, la Dre Caitlin Bernard, qui avait dit avoir procédé à l’interruption de grossesse d’une enfant de 10 ans, parce qu’en Ohio, ce traitement lui était désormais interdit. L’enfant avait été victime d’un viol. Le président Biden allait citer cette histoire en exemple quelques jours plus tard. 

Immédiatement, des groupes antiavortement, des élus et même des médias ont mis en doute la véracité de l’histoire. Et la Dre Bernard est devenue la cible d’attaques à l’échelle nationale. 

Dissonance cognitive : on désigne par ce terme ce qui se passe dans notre cerveau lorsqu’il est confronté à deux informations contradictoires. Dans ce cas-ci, explique la rédactrice en chef du Nieman Journalism Lab, c’est une histoire horrible « et nous ne voulons pas croire qu’une enfant de 10 ans puisse devenir enceinte ». 

Le tout, accompagné d’un biais de confirmation : si on est contre l’avortement, c’est parce qu’on croit que de le rendre illégal n’aura que des bénéfices, et cette histoire entre en conflit avec cette croyance. On aura donc tendance à écouter les « explications » qui confirment notre croyance, comme ce procureur de l’Ohio qui a d’abord assuré que ce viol n’avait pas été signalé ou comme ces commentateurs assurant qu’un avortement serait rarissime à cet âge. Un éditorial du Wall Street Journal titrait même le 12 juillet : « Une histoire d’avortement trop belle pour être confirmée ». 

Troisième ingrédient, le déni : la police de l’Ohio a bel et bien arrêté le principal suspect le 13 juillet, qui aurait avoué son crime ; les journalistes ont révélé qu’il y avait bel et bien eu une plainte déposée auprès de la police dès le 22 juin ; et comme l’a rapporté le quotidien Columbus Dispatch, rien qu’en Ohio, 52 avortements ont été pratiqués en 2020 chez des moins de 15 ans. Pourtant, ces faits ont amené peu de commentateurs à reconnaître leur erreur

Et ce ne sont plus les seuls faits qui ont provoqué de la dissonance cognitive, résumait le 18 juillet la chroniqueuse du New York Times Michelle Goldberg : une femme a dû voyager dans un autre État parce que les médecins locaux refusaient de mettre fin à une grossesse extra-utérine (qui peut entraîner la mort) ; une autre a été confrontée à des médecins qui ne voulaient pas l’aider à terminer sa fausse couche. Les opposants à l’avortement rétorquent que les lois antiavortement n’empêchent pas les médecins de procéder dans de tels cas, mais en même temps, note Goldberg, rien ne montre que les élus sont prêts à clarifier les lois en question. 

«Il est courant pour les opposants à l’avortement de prétendre que l’avortement n’est jamais médicalement nécessaire. Parmi les élites conservatrices, cet argument repose sur des astuces sémantiques, définissant l’interruption de grossesse pour sauver la vie d’une femme comme étant quelque chose d’autre qu’un avortement.» 

Il va pourtant falloir que les journalistes et les commentateurs s’ajustent, poursuit Laura Hazard Owen, du Nieman Journalism Lab. Parce que ces histoires vont se multiplier, renchérit Susan Matthews, directrice de l’information du magazine Slate. Même là où ils ont le droit, des médecins comme la Dre Bernard pourraient y penser à deux fois, suggère sa collègue Tracey Wilkinson dans une lettre au New York Times qu’elles étaient censées signer toutes les deux… avant que le procureur de l’Indiana n’annonce qu’il ouvrait une enquête contre Caitlin Bernard. Quant aux journalistes, ils devront accepter qu’ils doivent se contenter de sources anonymes, sans quoi ces histoires passeront loin des écrans radars, conclut Owen : « d’innombrables histoires d’avortements ne seront jamais racontées, parce que ce sera trop risqué. » Ce qui, en retour, réconfortera ceux qui préféreront le déni. 

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