En Orient, on parle de «bakchich». En Afrique du Nord, il est plutôt question de «tchipa». Au Québec, on fait familièrement référence au «graissage». Mais quel que soit le terme utilisé, glisser dans la corruption est risqué, comme SNC-Lavalin vient de l’apprendre à son corps défendant.
Ce n’est pas tous les jours que le président d’une grande multinationale se voit forcé de démissionner. C’est pourtant ce qui est arrivé à Pierre Duhaime, le chef de la direction de SNC-Lavalin, une des plus grandes firmes d’ingénierie au monde et certainement l’une des plus importantes multinationales canadiennes.
Aujourd’hui, la firme compte plus de 20 000 employés, elle possède des bureaux dans 36 pays et travaille aux quatre coins de la planète. Elle construit autant des réseaux de transport en commun à Reims, en France, que des usines de dessalement de l’eau, comme ce contrat qu’elle a obtenu en Algérie il y a quelques années.
C’est le beau côté des choses. Mais lorsqu’on étire ses activités aussi loin de sa base montréalaise, il peut aussi arriver que le code d’éthique officiel se fasse lui aussi étirer.
Dans les faits, plus les mandats sont gros, plus ça joue dur. Les joueurs internationaux de l’industrie vont tout faire pour convaincre les dirigeants locaux que leur proposition est la meilleure… quitte à leur passer des enveloppes brunes. Pour dire les choses franchement, la corruption fait partie des pratiques courantes dans bien des pays où accéder au pouvoir signifie aussi passer à la caisse.
Choquant! On aime bien se faire croire, ici, que nos entreprises sont plus propres, mais attendez de voir ce que va révéler la Commission Charbonneau sur le coulage dans l’industrie de la construction. Imaginez maintenant quand vous faites affaire au bout du monde…
Pour SNC-Lavalin, un premier drapeau rouge a été levé, en octobre 2011, quand la Banque mondiale a suspendu le prêt promis pour la construction d’un grand pont au Bangladesh parce qu’un ministre du pays aurait été graissé, en termes québécois, pour attribuer la commande à… SNC-Lavalin. La Banque mondiale a ouvert une enquête sur l’affaire.
Mais ce n’était rien en comparaison des liens troubles qui se sont développés entre la firme et Mouammar Kadhafi, en Lybie. SNC-Lavalin y a obtenu d’importants contrats de plus de 1 G$: pour y acheminer de l’eau douce vers la côte, ce qui est bien, pour y construire une prison, ce qui l’est moins.
Lorsque le régime est tombé, les questions ont surgi. Elles se sont multipliées quand on a appris à quel point l’entreprise avait tissé des liens étroits avec le régime, gracieuseté d’un vice-président de SNC-Lavalin – limogé depuis –, Riadh Ben Aïssa. Pour un temps, il est devenu le bouc émissaire pour de possibles malversations.
Mais l’affaire n’allait pas s’arrêter là. Il y a un mois, SNC-Lavalin a dû reporter le dépôt de ses états financiers en admettant qu’on avait «perdu la trace» de dépenses de 35 M$. Une enquête indépendante vient de révéler qu’en fait, le montant total s’élève à 56 M$, pour le paiement de contrats suspects que des cadres supérieurs avaient refusé – et que Pierre Duhaime a malgré tout entériné.
S’agissait-il de sommes liées au régime Kadhafi et à sa débandade? On nous dit maintenant que non. Faut-il plutôt y voir une vaste entreprise de corruption? Et que faut-il en déduire des mœurs de SNC-Lavalin, une grande entreprise qui a fait la fierté du Québec? Seules les réponses à venir nous diront si elle mérite toujours votre respect.