Je me souviens d’avoir trouvé Minority Report, le film de Steven Spielberg qu’il a adapté d’une nouvelle de Philip K. Dick, peu convaincant. La prémisse était bonne, mais le traitement hollywoodien ne rendait pas justice à la terreur qu’inspirait l’œuvre originale.
L’histoire se passe aux États-Unis en 2054. Grâce à une innovation scientifique, la police est capable de prédire des crimes avant qu’ils ne soient commis, et d’arrêter les gens avant qu’ils ne posent le geste.
J’ai pensé à ce film quand les conservateurs ont déposé leur projet de loi C-51, qui donnera de nouveaux pouvoirs au Service canadien de renseignement et de sécurité (SCRS) pour qu’il puisse traquer des criminels, en particulier des terroristes, avant qu’ils ne passent à l’acte. Comme pour le film, la prémisse de ce projet de loi peut apparaître bonne à première vue : qui ne voudrait pas d’une loi qui améliore notre sécurité? Mais le scénario qu’elle annonce fait peur, bien plus que les effets spéciaux de Spielberg.
Contrairement au film de science-fiction, aucune technologie ne nous permet de connaître l’avenir. Alors, c’est sur la base de suppositions que l’État pourra désormais obtenir, en secret, la permission légale de violer des droits contenus dans la Charte : droit à la libre expression, à la liberté de conscience, droit à la propriété, droit à l’intégrité physique. La teneur de ces suppositions ne fera pas l’objet de délibérations publiques en cour, et les personnes visées ne pourront pas se défendre.
Pour permettre au SCRS de repérer ces présumés-futurs-criminels, le projet de loi lui donne le pouvoir d’espionner les Canadiens. «Je n’ai rien à me reprocher», qu’on me répond quand je demande à mes amis si ça les dérangerait que le gouvernement épie leurs communications et leurs activités sur le web. C’est vrai – tant qu’on ne fait rien qui déplaît. Et ce qui déplaît, ça peut changer du jour au lendemain.
Rappelons qu’en 2012, le gouvernement fédéral a ajouté les écologistes, les anti-capitalistes et les «autochtones extrémistes» à sa liste de groupes terroristes, ce qui lui a permis d’exclure certains groupes de consultations publiques sur l’environnement. Les dispositions contenues dans C-51 font plus que marginaliser ces groupes, elles les criminalisent. Vous voulez sauver les baleines? Attention à ne pas «interférer avec des infrastructures importantes» ou de compromettre «la stabilité économique et financière du Canada». Ces gestes seront considérés comme des «actes terroristes».
Dans l’avenir que dessine C-51, des citoyens ordinaires comme vous et moi, on fera de plus en plus attention à ce qu’on dira, aux causes qu’on soutiendra et même à ce qu’on écrira sur Facebook. On ne voudra surtout pas attirer l’attention des autorités publiques. Mais on se sentira plus en sécurité. Et tant pis pour notre liberté. Et pour la démocratie.