Frédéric Bérard Frédéric Bérard à Port-au-Prince.

Hein? Haïti? Mais faire quoi?

Voilà la réponse, quasi-invariable, de ceux et celles à qui j’annonçais l’endroit de mon prochain séjour à l’étranger. S’ajoute, à ladite réponse, un indicible regard de langouste grillée. Haïti? Quand même…

Vrai, bien entendu, que la destination se veut marginale. Pauvreté, catastrophes naturelles, corruption, crises politiques et violences ont eu pour effet d’alimenter, et depuis longtemps, cette perception dorénavant péjorative de la Perle des Antilles.

Parce que oui, l’Île a déjà constitué un sacré moteur économique, merci principalement au secteur de la caféine (oui, bien davantage que celui de la canne à sucre). Parce que celle-ci est devenue, en 1804, la première république noire libre et indépendante. Moment même où le drapeau national a expurgé la couleur blanche qui s’y trouvait jadis, et où le régime recouvre son nom indien d’Haïti (Ahatti). Parce qu’on parle d’une plaque tournante géo-politique, pour laquelle se sont battus nombre de régimes colonialistes, les derniers étant les Yankees, lors de la première moitié du 20ème siècle.

Parlons-en, des Américains. De son président, surtout, principalement à l’origine de mon (trop) court séjour ici. On se rappelle, en janvier, ses propos portant sur les «shit holes». Pas que ce type de déclaration abjecte puisse surprendre, chaque jour repoussant les limites de la décence et du raisonnable. Mais reste que celle-ci, en l’espèce, est venue me balancer une idée à l’esprit: et si Haïti et ses ressortissants étaient victimes, en quelque sorte, du regard misérabiliste posé sur eux par la communauté internationale? Qu’ils en soient, en un sens, prisonniers?

Oui, bien entendu, les indices d’organismes sauce ONU sont sans équivoque. Ça va mal, à Haïti. Depuis longtemps. En 1983, le pape Jean-Paul II déclara, en pleine visite: « il faut que les choses changent ici.» Bon. Ça va mal, donc. On a compris. Mais jusqu’à quel point? Quand on sait que toute réputation est nécessairement exagérée, il y lieu de vérifier. Par soi-même. Nonobstant l’avis de Donald.

***

Sorti de l’avion. Organisation légèrement déficiente, mais similaire à Dorval. Chaleur en prime. 1-0 Haïti. Le trajet au cœur même de Port-au-Prince ressemble, en tout point, à celui de Montréal: du putain de trafic. Partout. Mais chaleur en prime. 2-0 Haïti.

Évidemment, la pauvreté se pointe, assez rapidement, le bout du nez. Plusieurs maisons écroulées depuis le terrible tremblement de terre de 2010. Et la reconstruction? Watson, chauffeur-guide, m’avoue que malgré les promesses, le fric et quelques initiatives d’ONG, bien peu a été fait, jusqu’à présent. Pourquoi donc? Il hausse les épaules. Geste imité par la plupart des bonnes gens ici rencontrées. Sympathiques et avenants, ils acceptent de répondre, sans se faire prier, aux questions du Québécois curieux (ou du curieux Québécois, c’est selon). Mais dès que celles-ci portent sur la dynamique qu’on présume corrompue du système, les langues se nouent aussitôt, et les yeux s’abaissent vers le sol. Difficile d’en savoir plus.

Dis-moi, Watson, pourquoi ce silence? Ce tabou? Vous vivez en démocratie, non? Me jette un regard sardonique. Et sa réponse, assassine: «vous allez retourner au Canada, vous. Moi, je vais rester ici.» Élémentaire, mon cher Watson. Mais sans farce? Son deuxième regard me fait rapidement comprendre qu’il m’est préférable de fermer ma gueule. Ce que je fais, à la surprise générale (i.e. la mienne).

Simultanément ou presque, et par une sacrée veine de cocu, on croise le cortège présidentiel de Jovenel Moise. Chars blindés, armés de mitraillettes. On déconne pas. Les yeux de Watson s’allument: «c’est le président de la République!».

Lui-même? Et que vient-il faire ici? (NDLR: nous sommes maintenant dans un petit bled perdu, à 1h30 de Port-au-Prince).

«Et bien, il vient visiter les gens, s’enquérir de leur situation, il travaille 7 jours sur 7!», de rétorquer Watson, manifestement enthousiaste.

Il est bon, donc, votre nouveau président?

«Ah oui, très bon.»

Mais la corruption, Watson?

Nouveau regard assassin, style mitraillette des chars présidentiels.

Ma gueule.

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