collaboration spéciale Roméo Bouchard

Le cofondateur de l’Union paysanne fait le point sur l’agriculture biologique au Québec dans son livre Les champs de bataille. Il déplore que, malgré sa popularité croissante, le bio reste encore marginal et il croit fermement que les changements doivent venir de nos gouvernements.

Quel est l’état de l’agriculture biologique au Québec en 2014?
Mon livre est le résultat d’une enquête que j’ai faite sur l’état actuel du bio. J’ai été l’un des premiers producteurs bios au Québec et je voulais voir où on en était.

Le principal constat que j’ai tiré, c’est que même si actuellement on parle beaucoup du bio et qu’il a un succès d’estime, dans les faits, il est toujours très marginal. Il représente moins de 2% du marché alimentaire et de la production agricole au Québec. Non seulement c’est très petit, mais le bio reste confiner comme un produit de niche. Ce n’était pas le rêve des fondateurs de l’agriculture biologique.

Que souhaitiez-vous à l’époque?
Au départ, l’agriculture biologique était vue comme quelque chose qui devait remettre en question les pratiques de l’agriculture industrielle et toutes ses conséquences sur l’environnement, la santé, les sols, l’occupation du territoire dans les régions… Or, le défi fondamental, c’est qu’il faut qu’on tire le bio de la marginalité. Il faut que l’on refuse le statut de produit de niche. Le bio, c’est plus que ça. C’est la seule véritable solution de rechange à une agriculture qui n’a pas d’avenir, qui est dévastatrice et qui s’autodétruit.

Comment faudrait-il faire pour sortir l’agriculture biologique de la marginalité, selon vous?
Il faut augmenter le soutien qu’on donne au bio et à l’agriculture de proximité.

C’est un véritable problème politique. Actuellement, les deux paliers de gouvernement [provincial et fédéral] consacrent 2G$ par année à l’agriculture. Mais le montant consacré aux programmes spécifiques pour le bio est de 1M$ par année.

Les producteurs biologiques doivent se débrouiller avec leurs propres moyens et font face à une double concurrence déloyale. D’un côté ils doivent assumer tous les coûts environnementaux, et de l’autre, ils n’ont pas accès à l’aide financière qui est donnée à l’agriculture industrielle, qui elle crée des frais collatéraux en environnement et en santé qu’elle n’assume pas.

À quoi attribuez-vous le manque d’engagement des gouvernements à l’égard de la filière biologique?
C’est à cause de la force des lobbys de l’agriculture en place. Si je l’appelle «l’agriculture Monsanto», ce n’est pas pour rien. Tout le commerce des semences est monopolisé par Monsanto, ainsi que les pesticides.

Et actuellement au Québec, l’Union des producteurs agricoles (UPA) a un monopole syndical et est liée de très près à cette agriculture d’affaires, industrielle. Les producteurs biologiques n’ont pas de syndicats à eux pour se défendre et bien souvent ils n’ont pas les moyens ni le temps de se consacrer à une activité syndicale.

Ce n’est certainement pas un problème de demande…
La demande augmente continuellement, mais on n’a pas de production pour fournir. Pendant 40 ans, on a mis en place toutes les structures (de certification, d’appellation, de formation) pour que le bio puisse fonctionner, et au moment où le Québec aurait tout ce qu’il faut pour faire une percée importante dans le bio, parce que la demande est là, on n’est pas capable parce qu’on ne met pas les moyens qu’il faut.

Beaucoup de jeunes voudraient se lancer dans l’agriculture bio, mais quand ils essaient d’avoir une terre, il y a toutes sortes de barrières. Tout est compliqué pour eux.

Est-ce un mythe que l’agriculture biologique ne pourrait nourrir toute la population?
Tout à fait. C’est même le contraire, puisque l’agriculture industrielle est de moins en moins productive. Les coûts de production augmentent continuellement et les rendements baissent. On a énormément détérioré les sols, l’eau potable est plus rare, il y a de plus en plus de maladies et d’épidémies chez les plantes et les animaux parce qu’on a détruit l’immunité. Tandis que le bio progresse très rapidement vers des méthodes qui utilisent les ressources de la nature pour augmenter la productivité.

Ça fait plusieurs années que vous militez pour faire changer les choses. Êtes-vous encore optimiste que les choses puissent s’améliorer?
Oui. Je dis souvent que même si actuellement on n’a pas réussi à faire bouger politiquement les choses de façon importante, [les producteurs biologiques] sont le plan B. Ils sont en train de mettre en place tous les savoir-faire qui seront indispensables pour prendre la relève de [l’agriculture industrielle] qui, elle, s’en va dans un mur.

J’aimerais bien qu’on aille plus vite que ça, mais les gens qui font ça actuellement ne perdent pas leur temps. Ils sont en train de mettre en place ce qui va peut-être nous sauver.

***
La «réforme Bouchard»

Les suggestions de Roméo Bouchard pour réformer le modèle agricole québécois.

  • Aide financière. Il faut revoir complètement la façon d’octroyer l’aide financière. Il faudrait la donner conditionnellement aux méthodes de production.
  • Mise en marché. Il faut rendre les quotas plus accessibles aux nouveaux producteurs et enlever des plans conjoints la vente des produits de proximité.
  • Accès aux terres. Il faut changer certaines règles du zonage agricole pour qu’on puisse libérer des petites terres pour permettre de petites productions.

champs de bataille
Les champs de bataille
Les Éditions Écosociété
Présentement en librairie

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