Chantal Levesque/Métro Sir Tim Berners-Lee

Désormais, 3,4 milliards d’êtres humains sont internautes. Une nombre grandissant d’entre eux explorent l’internet à partir de Facebook, de Twitter et d’autres Instagram. L’inventeur du web, Sir Tim Berners-Lee, était de passage à Montréal mercredi dans le cadre de la 25e conférence du World Wide Web organisée par l’Université du Québec à Montréal (UQAM). Métro a discuté avec lui de l’omniprésence des réseaux sociaux et de leur impact sur le visage du web.

De plus en plus de gens accèdent au web par le biais des médias sociaux. Plutôt que de visiter des sites individuels, ils naviguent à partir de leur fil d’actualité. Est-ce un comportement qui vous inquiète?

Les réseaux sociaux sont une bonne forme d’interaction. Le danger, je crois, est quand il y a un monopole. Quand on regarde l’histoire, par exemple quand AOL détenait un monopole, c’était un problème. Quand AT&T détenait une mainmise sur le marché des téléphones aux États-Unis, il n’y avait pas d’innovation. Quand il y a un monopole, l’innovation diminue, et c’est frustrant.

La plupart des gens à cette conférence se rappellent du temps où chaque personne avait son propre site web. Chaque site était différent et ils étaient tous connectés ensemble dans une vaste toile.

De nos jours, je m’inquiète que plusieurs gens ne passent pas beaucoup de temps à consulter une diversité de sites web parce que leur réseau social tente de les alimenter en actualités et tente de leur donner une expérience protégée et insulaire. Ils n’existent pas en tant que citoyens dans un vrai monde. C’est comme une «bulle de pensée».

Comment peut-on sortir les gens de leur bulle?

Une idée que j’ai proposée est celle du «stretch friend» (un ami qui étire).

Un réseau social pourrait te dire: «Depuis des semaines, je te recommande d’ajouter des amis d’amis d’amis à ton réseau, mais ce réseau social est très homogène. Alors je te présente quelqu’un qui te ressemble beaucoup, mais diffère de toi d’une manière importante. Cette personne habite en Syrie, disons. Ou c’est une femme, ou c’est un homosexuel, ou il parle l’égyptien.» Donc le réseau te forcerait à «étirer» ton cercle social, à mettre un peu plus d’effort pour devenir ami avec cette personne pour voir quelle relation vous pourriez bâtir.

Le but serait de construire des cercles sociaux qui ne font pas seulement enfermer les gens dans leur culture locale, aussi merveilleuses que les cultures québécoise et canadienne puissent être. Il faut s’efforcer à briser les barrières.

À la base, le web était une plateforme d’échanges d’informations, mais il l’est aussi devenu pour les mauvaises informations ou les informations dangereuses, comme l’activisme anti-vaccin ou le climatoscepticisme. Ces idées se propagent et sont renforcées par les bulles. Comment peut-on mettre un frein à ces idées?

Ça, c’est vraiment intéressant. C’est une des quêtes fondamentales de l’humanité, depuis qu’on a commencé à communiquer, de pouvoir répondre à deux questions: «Comment arrivons-nous à déterminer ce qui est vrai?» et ensuite, «comment décidons-nous que faire de cette information?»

Pour répondre à la première question, nous avons la méthode scientifique, qui peut sembler bizarre, mais nous n’avons rien de mieux. Pour répondre à la deuxième, nous avons la démocratie. Elle aussi est bizarre et comporte toutes sortes de problèmes, mais c’est la meilleure option que nous avons.

Il est vraiment important d’expliquer aux gens la méthode scientifique, de l’enseigner à l’école et de s’assurer que les gens en sont conscients afin qu’ils vérifient leurs sources d’information. Comme ça, quand ils voient un truc sur le web, ils ne font pas simplement le retransmettre parce qu’ils le trouvent excitant ou stupide ou bizarre. Ils vérifient en premier lieu si c’est vrai.

Où se situe la ligne entre la liberté d’expression et la censure d’idées dangereuses sur le web?

Chaque communauté doit en arriver à une sorte de consensus sur cette question. Les Allemands, par exemple, sont très peu tolérants aux discours haineux, donc le pays bloque des choses qui seraient permises aux États-Unis.

Il y a certaines choses, comme la pornographie juvénile, qui sont bannies dans tous les pays. Mais pour d’autres sujets sensibles, la tolérance varie selon le lieu. C’est le genre de discussion que toutes les sociétés devraient avoir.

Le web a historiquement toujours été un peu réfractaire à la réglementation gouvernementale. Comment arrive-t-on à résoudre ce problème?

Le point de vue américain, que j’approuve en grande partie, est que la liberté d’expression est un principe extrêmement important. Je n’aime pas vraiment la solution mise en place par le Royaume-Uni, où certains contenus sont bloqués par le fournisseur local. J’aimerais mieux que le web soit ouvert et que si quelqu’un, un parent par exemple, veut installer un filtre, qu’il puisse le faire.

Vous avez mentionné lors de votre allocution que les gens sont en quelque sorte devenus des «patates de sofa», qu’ils consomment le web comme ils consommaient jadis la télévision. Qu’est-il arrivé?

Ce n’est peut-être pas aussi pire que la télévision, parce que, sur le web, les gens participent. Typiquement, ils écrivent ou ils prennent des photos, ils font partie de la création de contenu. Le danger est quand les gens passent tout leur temps sur le même site. Qu’ils aient toujours le même type d’interaction. Ce n’est pas assez riche. Être humain, ça ne devrait pas être ça.

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