On apprend qu’un enfant de 7 ans a été sollicité par une banque canadienne pour recevoir sa propre carte de crédit (Journal de Montréal, 1er septembre 2011) et un article de La Presse du 3 septembre 2011 nous signale ceci: «Petite leçon de crédit… dès l’âge de 8 ans.» Moi, je trouve que c’est un peu tard pour être éveillé à la finance à seulement 8 ans. Un cours magistral sur le crédit donné gratuitement par la banque à nos marmots sur les vertus de la consommation et de l’endettement. Quelle merveilleuse éthique capitaliste. Ça n’a rien à voir avec la propagande. C’est totalement désintéressé.
Comme pour l’apprentissage de l’anglais, l’enseignement de la finance devrait commencer, selon moi, à la garderie, si nous aimons vraiment nos rejetons et si nous désirons sincèrement qu’ils réussissent dans la vie en devenant très compétitifs, très lucides et très bollés dans des domaines utiles. «Lâchez-moé tranquille» avec vos cours de philosophie, d’histoire, de géographie et de religion. Voulez-vous former des pelleteux de nuage ou des agents économiques qui vont créer de la richesse? Un peu de sérieux SVP! Pour apprendre, il n’y a rien de mieux que la pratique, la théorie c’est juste bon pour les théoriciens. On n’ira pas loin avec ça. C’est pourquoi le jeune de 7 ans avec sa carte de crédit en mains comprendra vite et réellement les notions de consommation et d’endettement. Encore une brillante idée émanant de nos banquiers.
Et autre merveilleuse nouvelle: le privé est de plus en plus présent dans nos écoles et dans nos universités. Prenons le titre de cet article du Devoir: «L’Université Laval s’associe à Sobeys (IGA).» En fait, tous les pavillons de l’Université Laval sont commandités par une compagnie privée et portent son nom. Sur le campus de cette université, à Québec, on se croirait plutôt dans un parc industriel. Aux Hautes Études commerciales de Montréal, tous les locaux, les tuiles sur le plancher, les murs des pissoires, etc. sont commandités et publicisés par le privé. Tout simplement sensationnel et quelle grandiose façon pour les compagnies d’appliquer concrètement leur code de responsabilité sociale.
Aux HEC, on se croirait dans un centre d’achats. Et puis, il y a eu cet autre article de La Presse : «Populaires, les cours d’école commanditées.» Je crois que c’est pour bientôt que les professeurs seront commandités par le patronat et porteront un uniforme semblable aux coureurs automobiles. À l’UQAM, la direction travaille fort afin de faire commanditer mes cours et commanditer ma propre personne. Ça ne se bouscule pas aux portes. Je me verrais très bien être commandité par la Banque de Montréal et son président pour le Québec, Jacques Ménard. Que j’adorerais débuter mon enseignement en clamant: «Ce cours est une gracieuseté de Molson et de Red Bull» et la récréation vous est offerte par «Buick». Un gars a le droit de rêver en couleurs.
Il y a certaines petites choses qui me chicotent et que j’ai de la difficulté à comprendre. Par exemple, il y a Jacques Ménard de la Bank of Montreal qui mentionne être préoccupé par «l’inquiétante passion de la consommation et la forte croissance de l’endettement des Canadiens» (Le Devoir, 23 février 2010). M. Ménard et autres divers experts du groupe de travail sur la littérature financière, si vous trouvez que les gens consomment et s’endettent trop, pourquoi alors émettre une carte de crédit à des enfants de 7 ans et pourquoi nous inonder de publicités sur vos cartes de crédit et même nous en envoyer par la poste sans notre consentement?
Il y a aussi le président de la Banque TD qui a suggéré «De la formation financière dès le primaire» [La Presse, 2 juillet 2010). Absolument rien à leur épreuve. Ce sont ces mêmes PDG qui s’étonnent de la venue des indignés «Occupons Wall Street». S’indigner de quoi au juste, qu’ils se demandent? Peut-être messieurs qu’ils s’indignent de vos salaires stratosphériques, des milliards que vous détournez annuellement dans les paradis fiscaux, de vos frais bancaires et vos intérêts shylockiens sur les cartes de crédit, de vos parachutes dorés et blindés, de vos dodues pensions de retraite s’élevant à plusieurs millions l’an, du déluge d’options d’achats d’actions que vous vous octroyez et dont la moitié n’est pas imposable, des tactiques que vous utilisez et des pressions politiques que vous faites pour empêcher vos employés de se syndiquer, etc.
J’espère que ces sujets pertinents seront incorporés au programme des cours que vous tenez à donner à nos jeunes dès le primaire. Aucun doute, je reconnais vos immenses connaissances sur les paradis fiscaux, les parachutes dorés, les options d’achats d’actions, etc. Il est primordial que nos jeunes soient sensibilisés à ces aspects courants et grandioses du merveilleux monde bancaire. Sinon, votre cours d’initiation sera biaisé et ressemblera plus à de la propagande et de la publicité gratuite afin d’inciter les jeunes à recourir à vos précieux services. Ce que vous ne souhaitez vraiment pas, connaissant fort bien le top niveau du code de déontologie des banquiers.
– Les opinions exprimées dans cette tribune ne sont pas nécessairement celles de Métro.