Quand nous avons demandé à Jacob Tierney quel reportage il souhaitait que Métro prépare pour sa venue en tant que rédacteur en chef invité, il nous a proposé de jouer lui-même au journaliste. Curieux d’en savoir plus sur les succès des néo-démocrates aux dernières élections, le réalisateur a rencontré le député d’Outremont et nouveau leader du NPD à la Chambre des communes, Thomas Mulcair Voici quelques extraits de leur conversation
Comme plusieurs Québécois, j’ai voté pour le NPD pour la première fois cette année. Et je ne m’attendais pas à ce que ma candidate l’emporte [Hélène Laverdière dans Laurier Sainte-Marie, qui a défait Gilles Duceppe].
Nous n’avons certainement pas remporté cette circonscription avec un poteau.
C’est une femme très intéressante, en effet. Mais je ne croyais pas du tout qu’elle pouvait l’emporter! Vous étiez le seul député néo-démocrate du Québec avant les dernières élections. Quelle a été la stratégie du NPD pour faire sortir le vote?
Quand je me suis présenté en 2007, nous avons regardé les chiffres de l’élection précédente. Outremont était l’endroit où nous avions obtenu le meilleur résultats avec Léo-Paul Lauzon. Nous savions que nous pouvions bâtir là-dessus. Un sondage nous indiquait aussi quelque chose de très intéressant : le deuxième choix de 65 % des gens qui votaient Bloc était le NPD. Nous sommes allés chercher le vote du Bloc. Cette année, nous avons parcouru le Québec avant et pendant la campagne électorale. Nous avons senti un fort désir de changement. La plupart des Québécois se sont dit que le NPD pouvait être le moteur de ce changement.
Je me disais : «J’aimerais que Thomas Mulcair soit dans mon comté, je pourrais voter NPD, mais là, quel est le but?» Je me disais que je ne participerais pas au débat en votant NPD. J’avais tort…
Nous sommes devenus la voix du changement. Les gens se sont dit : «Cette fois-ci, je vote NPD». La population nous a donné un mandat de quatre ans pour voir si nous pouvions livrer la marchandise.
Vous avez quatre ans pour le faire cette fois-ci.
C’est majeur! Les journalistes nous ont dit : «Ça va faire comme avec l’ADQ.» Et je leur ai répondu «non», puisque nous avons quatre ans. L’ADQ était dans un gouvernement minoritaire. Nous sommes un parti bien établi, qui célèbre son
50e anniversaire cet été. Nous avions déjà 37 députés à la Chambre des communes, donc le tiers de notre caucus a de l’expérience. Parmi ceux qui viennent d’être élus se trouvent des députés de très grande qualité. Bien sûr, il y en a
de très jeunes qui se sont présentés dans des circonscriptions où – ils seront les premiers à l’admettre – nous ne pensions pas qu’ils avaient des chances de gagner.
Beaucoup a été dit sur le manque d’expérience des nouveaux députés. J’ai trouvé le ton employé intéressant. Ceux qui l’ont décrié sont les mêmes qui se plaignaient de la corruption en politique. Le Québec comptait un député du NPD et il en a maintenant 59. C’est donc dire que 58 personnes n’ont pas été corrompues par la politique! Je trouve ça intéressant de voir toutes ces nouvelles voix, cette fraîcheur.
Oui. Ils apportent de la fraîcheur. Prenez Lauren Liu [élue dans Rivière-des-Mille-Îles]. Je devais la conduire chez elle après nos réunions parce qu’elle n’avait pas de permis de conduire! Nous avons décidé qu’il valait mieux nous rencontrer près d’un métro! Nos jeunes députés devront maintenant avoir un permis et une voiture!
C’est votre priorité, que vos députés aient un permis…
[Rires]
Ils ont de grands territoires à couvrir.
Roméo Saganash, par exemple, dans le Nord-du-Québec, a un comté 50 % plus grand que le Manitoba!
Plusieurs affirment que les prochains quatre ans seront un test pour votre parti. Surtout au Québec. Que croyez-vous devoir faire pour maintenir votre présence, pas seulement pour garder vos sièges, mais pour faire en sorte que vous restiez un choix au Québec?
La plateforme sociale-démocrate a beaucoup d’échos au Québec. La plupart des choses que nous demandons dans le reste du pays sont déjà acquises au Québec. La communauté anglophone comprend que le meilleur moyen de garder le Québec dans le Canada est de s’assurer que les Québécois sentent que leur culture est protégée.
Les jeunes anglophones le comprennent. Ils se disent : «Il faut parler français ici, c’est comme ça. C’est la vie.» Pour profiter de tout ce que la province a à offrir, il faut parler français, sinon on perd quelque chose.
Quel âge avez-vous?
31 ans.
Mes enfants ont 33 et 29 ans. Ils sont parfaitement bilingues! Les réactions ne viennent pas des jeunes et des nouveaux arrivants, mais plutôt des plus vieux qui disent : «Je veux que mon enfant baigne dans un environnement anglais.» Il faut s’assurer que les instances fédérales offrent un service en français. Nous voulons aussi – et nous nous battrons très fort pour y arriver – garder la proportion de sièges que compte le Québec à la Chambre des communes. Nous aurons un problème réel si nous diminuons le poids du Québec. Nous ne pouvons pas dire d’un côté «Le Québec est une nation au sein du Canada» et de l’autre «Chaque fois que nous en aurons la chance, nous vous enlèverons des droits…»
Vous pouvez si vous vous appelez Stephen Harper…
Justement, nous le mettrons à l’épreuve. Nous soumettrons le gouvernement à des votes, et les libéraux devront aussi se prononcer. Il en reste encore quelques-uns…
Que pensez-vous d’une réforme du scrutin?
Le NPD veut depuis longtemps une représentation proportionnelle. Comme nous sommes loin de ça, nous nous battrons pour l’obtenir, même si la bataille s’annonce difficile.
Revenons au plan pour garder une présence au Québec. Avez-vous pensé à la création d’un parti néo-démocrate
provincial?
Ce n’est pas dans les plans. Tout simplement parce qu’il faut travailler à con-solider ce que nous venons de gagner sur la scène fédérale. La tâche est colossale! Dans chaque comté, il faut bâtir une base de membres et mettre les structures en place. Nous n’avons ni le temps ni l’argent pour nous attaquer à l’élaboration d’une structure provinciale pour le moment.
L’environnement est très important pour vous. Vous avez été ministre québécois de l’Environnement. Je ne savais pas que vous aviez aussi porté la loi qui garantit aux Québécois un droit à la qualité de l’environnement. Je sais que vous êtes dans l’opposition, mais croyez-vous qu’il sera possible de faire adopter des lois vertes?
Oui. La personne dans notre équipe qui sera responsable du dossier de l’environnement est l’une de nos vedettes montantes au NPD: Megan Leslie, à Halifax. Elle est une députée très solide. Elle a un brillant avenir devant elle. Et Linda Duncan, qui avait ces fonctions avant a fait avancer des dossiers. Tout ce qu’on a à faire, c’est d’enchâsser un statut dans la loi.
C’est possible?
Ça doit devenir possible.
Oui, mais même avec le paysage politique actuel?
Les conservateurs nous ont fait reculer. Ils ne voulaient pas se faire prendre à ne pas appliquer la loi, alors ils ont changé la loi. Les conservateurs ont un agenda. Je suis en désaccord avec leur approche économique. Je suis en désaccord avec leur approche sociale. Ils ont un agenda et ils iront de l’avant.
Les électeurs comprennent que vous êtes dans l’opposition et on ne s’attend pas à voir beaucoup de lois néo-démocrates adoptées. Sur quoi pouvons-nous attendre des accords. Sur quels sujets croyez-vous être capable de faire avancer les choses?
Un bon exemple est le projet que nous allons proposer pour le Québec pour nous assurer que les garanties de droit de la langue soient étendues au lieu de travail dans les instances fédérales. La bataille la plus difficile sera sur la proportion des sièges à la Chambre des communes. La Cour suprême du Canada a toujours eu une approche plus flexible que celle des États-Unis où tout est plus mathématique. Ici, on prend en compte la géographie, l’histoire et les minorités.
Vous avez été approché par tous les partis quand vous avez quitté la politique provinciale.
Absolument tous les partis.
Vous avez été le premier acteur de la «révolution orange» au Québec. Vous avez en quelque sorte voté NPD en choisissant ce parti pour poursuivre votre carrière. Qu’est-ce qui a guidé votre décision?
Les premiers qui m’ont appelé sont les Verts. C’est un anglophone de Lévis qui m’a rejoint.
Le seul anglophone de Lévis…
Le seul anglophone vert de Lévis, c’est sûr! Puis, le parti libéral m’a fait un discours tout à fait libéral : «Nous sommes merveilleux et nous allons t’offrir un comté sûr, tant que tu ne choisis pas Outremont [parce que le parti avait déjà un candidat en tête]. L’approche de Jack était beaucoup plus subtile. Il m’a invité à Québec en septembre 2006 pour me parler de ma loi sur le développement durable. Il a ensuite demandé à me rencontrer plusieurs fois à la fin de 2006 et au début de 2007. La chose s’est conclue autour d’une table avec Jack, Olivia [Chow, la femme de Jack Layton], ma femme et moi, dans mon village, à Hudson. J’ai des amis politiciens qui ont ri quand je leur ai dit que j’allais me présenter pour le NPD.
Aujourd’hui, vous passez pour un génie, mais je peux comprendre qu’au départ on se soit moqué de vous…
Dans les médias, on parlait de moi, mais on indiquait que je n’avais aucune chance dans la forteresse libérale d’Outremont. On employait toujours le mot «forteresse».
J’ai plusieurs amis qui n’avaient jamais voté pour le NPD avant les dernières élections. Ils disaient : «Celui que j’aime le plus au NPD, c’est Mulcair, mais je ne voterai jamais pour lui. Mais cette fois-ci, ils l’ont fait.
On entend souvent au Québec l’expression «gagner ses élections». Je me souviens qu’en 2007, lorsque je faisais du porte-à-porte, j’ai rencontré Mme Tremblay, une traductrice à la retraite, qui m’a dit : «Oui, oui, j’ai toujours voté NPD à l’époque de M. Broadbent [Ed Broadbent, chef du NPD de 1975 à 1989], mais on n’a jamais eu de chances de gagner». Je
lui ai dit : «Cette fois-ci, on a une chance, mais j’ai besoin de votre vote.» Et elle m’a dit : «Ok, je vais voter pour vous.» Et nous sommes allé chercher les votes un par un. Beaucoup de personnes votaient Bloc par défaut, une option progressiste selon eux.
La seule fois où j’ai gagné mes élections avant cette année, j’ai voté pour Gilles Duceppe, un homme brillant et progressiste. Mais je n’ai rien entendu de nouveau au Bloc depuis longtemps.
Je crois que c’est ce qui a signé son arrêt de mort. En 2008, lors de la campagne, Duceppe a dit que c’était sa dernière chance, et, pour une raison que j’ignore, il a semblé l’oublier. Et les gens ont dit «non»!
Vos publicités avec les chiens et le hamster étaient vraiment réussies.
Elles ont été créées par un homme brillant : Carl Grenier. Elles ont joué sur l’imaginaire des gens. On aurait pu avoir des publicités qui attaquaient le Bloc, mais on s’est vite rendu compte que si nous voulions obtenir l’appui de ceux qui votaient Bloc, on ne pouvait pas les attaquer. M. Grenier voulait faire quelque chose de très simple. Comme Chantal Hébert disait, ces publicités résumaient parfaitement le climat politique.
Je me rappelle les avoir vues pendant un match de hockey et, au retour de la pause, Pierre Houde riait. J’ai compris qu’il venait de voir la pub.
Jack voulait une campagne électorale positive. Tout le monde nous attaquait. J’ai même rigolé avec ça lors d’un rassemblement à l’Olympia. J’arrivais au micro en disant : «Attention, ca va frapper fort» et je lançais «Le NPD va s’attaquer… à la pauvreté, à la pénurie de médecins, aux grands pollueurs.» C’était notre approche : continuez de nous attaquer et, pendant ce temps, nous dirons à quoi nous nous attaquerons.
Les électeurs ont lancé un message clair aux libéraux et au Bloc québécois…
Je crois que nous pouvons résumer simplement ces défaites : ils ne croient en rien. J’ai rencontré Mauril Bélanger [un député libéral de la région d’Ottawa] et il m’a dit : «Ce n’est pas très compliqué d’établir des politiques. Nous trouvons ce que les gens veulent entendre et c’est ce que nous leur disons.» Je me suis dit : «Wow, c’est une façon « intéressante » de développer des politiques.» Habituellement on dit plutôt «Voici à quoi nous croyons». Les libéraux nous ont habitués à signaler à gauche et à tourner à droite. La différence au NPD, c’est que nous avons des positions et des croyances claires.
Les Québécois n’aiment pas qu’on tienne leur vote pour acquis. Ils l’ont dit aux libéraux il y a quelques années en votant pour le Bloc et maintenant au Bloc en votant NPD. Ça semble clair aussi que les Québécois ne veulent pas être représentés par des conservateurs (sur le plan social). Les libéraux, dans leur valse avec les conservateurs, se sont marginalisés au centre, tandis que les conservateurs ont déplacé le centre plus à droite.
Jean Chrétien est parti en 2003. En presque 10 ans, le Parti libéral aura donc eu comme chef Chrétien, Martin, Graham, Dion, Ignatieff, Rae et une autre personne qui sera derrière la porte numéro 7. Les gens nous regardent et voient de la stabilité. Jack Layton est à la tête du parti depuis quatre élections. Les gens le connaissent et cette stabilité est rassurante. Les libéraux croient encore qu’un grand messie viendra les sauver. Ils ont cette attitude de simplement s’asseoir et attendre d’être réélus. Les électeurs attendaient un signal pour voter pour un autre parti et le Québec a joué un grand rôle en faisant monter les intentions de vote pour le NPD. Alors nous nous sommes dit : votons NPD cette fois-ci.
La question des prisons m’inquiète énormément. Je ne peux pas croire qu’on va investir des milliards dans des super-prisons. Je suis sûr que le NPD se fera entendre à ce sujet. Mais que pouvons-nous faire comme citoyens?
Les Américains ont commencé à assouplir leurs politiques dures sur le crime. Et ils prennent exemple sur le Canada qui a un bon dossier à ce sujet. Les conservateurs ont pris l’approche dure, mais il n’y a pas de problème. Le taux de criminalité au Canada baisse. Les juges doivent jouer leur rôle. C’est comme si les conservateurs croyaient que les juges ne pouvaient pas faire leur travail. Le coût de 10 G$ associé à ce durcissement est aberrant. Plus on garde les gens en prison, plus c’est difficile de les réhabiliter.