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Le Québec est-il un exportateur de cerveaux?

Métro, en collaboration avec l’Institut du Nouveau Monde, poursuit sa rubrique «Le Québec en questions». Chaque lundi, on vous invite à participer à une discussion autour d’un thème précis. Dans le journal, trois personnalités et des jeunes ont entamé le débat. Sur le web, il se prolonge avec leurs réponses complètes et vos réactions.

Le Québec est-il un exportateur de cerveaux?

Il est convenu, dans l’imaginaire collectif, que le Québec est un exportateur important de cerveaux, que plusieurs scientifiques, professionnels et spécialistes désertent le marché de l’emploi du Québec pour aller exercer ailleurs au Canada ou dans un autre pays où les conditions de travail sont plus avantageuses. Mais dans les faits, formons-nous des cerveaux pour les autres?

C’est du moins l’impression qu’on a pu avoir il y a quelques semaines lors de la remise des prix Nobel. L’Université McGill compte maintenant deux anciens étudiants qui sont récipiendaires du prestigieux prix Nobel, un de physique et l’autre de médecine. Pas mal pour une université québécoise! Malheureusement, ces chercheurs ne sont pas demeurés au Québec après leurs études, et c’est peut-être pour cela qu’ils ont gagné ce prix.

Les chiffres c. la croyance
Malgré la croyance bien ancrée selon laquelle noscerveaux fuient, les statistiques ne semblent pas aller dans ce sens. Selon le professeur Frédéric Docquier, qui a créé une base de données sur l’exode des cerveaux pour la Banque mondiale, la situation n’est pas inquiétante. «Le pourcentage de la main-d’Å“uvre hautement qualifiée qui a émigré est resté stable entre 1990 et 2000, autour de 4 à 5 %», a-t-il dit dans une entrevue accordée au magazine Jobboom.?

Là où le bât blesse, c’est en ce qui concerne les postdoctorants, qui migrent en masse, et ce, dans tous les pays du monde.

Mais outre cela, une étude réalisée par l’Observatoire des sciences et des technologies va dans le même sens que M. Docquier. Entre 1994 et 1999, l’exode des cerveaux se serait traduit par la perte de 8 professeurs par année au pays. Peut-on alors parler véritablement d’exode?

Trois personnalités se prononcent


Benoît Godin
Professeur à l’Institut national de recherche scientifique

«Cela fait au moins 10 ans que la question de l’exode des cerveaux est discutés sur la place publique au Canada et au Québec. Le débat est toutefois très ancien. C’est à la fin des années 1950 que les gouvernements des pays industrialisés se sont mis à débattre de la question. On estime rapidement qu’il est impossible de conclure, faute de données appropriées. En effet, chaque pays connaît les entrées de personnel qualifié en son sol (émigration), mais ignore tout des sorties (immigration). Il n’existe aucun registre qui permet de connaître le nombre de personnes qui quittent le Canada et le Québec chaque année. Les chiffres ne se sont pas beaucoup améliorés depuis.

Une chose est sûre : le débat a une importante dimension politique. Pour les universitaires et les professionnels, le discours sur l’exode des cerveaux sert à réclamer davantage de fonds publics pour la recherche et la formation. Pour les gouvernements, un bilan positif sert à démontrer les efforts nationaux qui sont faits à cet égard et à positionner le pays par rapport à ses compétiteurs.

Il n’est donc pas surprenant de voir que, au fil du temps, les arguments utilisés ont changé. Au départ, on croyait fermement à un exode important de cerveaux (argument par la quantité). Puis, les chiffres ne le démontrant pas, on plaida que ceux qui quittaient, certes peu nombreux, étaient les meilleurs (argument par la qualité). Aujourd’hui, il n’est pas rare d’entendre dire que le phénomène en est un de circulation: les scientifiques et les professionnels se déplacent, allant là où les conditions de travail sont les plus intéressantes. Le phénomène est naturel. Chaque pays y gagne quelque chose: il perd des cerveaux, mais il en reçoit aussi.»


Jean Rouleau
Doyen de la Faculté de médecine de l’Université de Montréal

«Le Québec est un formidable réservoir de matière grise. Il exporte des cerveaux, mais il en importe également un bon nombre. Je dirais donc qu’en matière «d’import-export» de cerveaux, le Québec demeure en bonne position sur la scène internationale et il est crucial qu’il s’y maintienne.

Montréal compte à elle seule quatre universités, dont deux, l’Université de Montréal et McGill, figurent dans les palmarès internationaux. Cette vitalité universitaire contribue largement à la vie scientifique, économique et culturelle de notre ville et attire ici des étudiants et des chercheurs du monde entier. À titre d’exemple, le campus de l’UdeM accueille près de 6 000 étudiants étrangers en provenance d’une centaine de pays.

Nous attirons aussi des chercheurs de très haut calibre. Par exemple, le Dr Leonard Levin, un spécialiste des maladies de la rétine, a choisi de se joindre à l’UdeM et l’Hôpital Maisonneuve-Rosemont… plutôt que d’accepter une offre de Harvard !

Les échanges internationaux font partie de la personnalité même des universités et les grands enjeux auxquels s’attaquent nos chercheurs ne connaissent pas de frontières.  Il est donc normal et sain que des chercheurs s’installent à l’étranger tandis que d’autres se joignent à nous.»


Pascal Lapointe
Rédacteur en chef de l’Agence Science-Presse

«Vous ne connaissez peut-être pas Jack Szostak et Willard Boyle. Ce sont des sommités mondiales dans des domaines très pointus, au point où ils ont été co-récipiendaires cet automne, l’un du Nobel de médecine, l’autre de celui de physique. Tous deux ont étudié à l’Université McGill… mais s’ils avaient poursuivi leur carrière au Québec, ils n’auraient peut-être jamais gagné le Nobel!

À la défense du Québec, il faut signaler que parmi les 9 Nobel scientifiques de cette année -trois par catégorie- deux autres étaient des Américains d’origine étrangère.

Certes, en chiffres bruts, le Québec n’est pas un exportateur de cerveaux : les statistiques disent que les chercheurs perdus d’un côté sont remplacés par ceux gagnés de l’autre, grâce aux étudiants provenant de continents qui, eux, sont vraiment exportateurs de cerveaux.

Sauf qu’à la vitesse où croissent l’Inde et la Chine -et dans une moindre mesure, le Brésil et d’autres-cet équilibre ne durera peut-être pas longtemps. À l’insu de tous, un troisième Nobel cette année avait un lien avec McGill : Venkatraman Ramakrishnan (chimie). Son père y avait fait son doctorat dans les années 1950, avant de rentrer dans son pays natal, l’Inde, pour « répondre à l’appel du pays ». Et ça, c’était à une époque où l’économie indienne ne créait pas des milliers de nouveaux emplois en science et génie chaque année…»

L’avis des jeunes

«Bien que certains de nos cerveaux choisissent de partir travailler à l’étranger pour obtenir, par exemple, de meilleures conditions salariales, je crois tout de même que le Québec offre d’autres avantages assez considérables, comme la qualité de vie et le système de santé accessible pour tous, qui retiennent nos spécialistes ici et en attirent d’autres.»

«Il est vrai de dire que Québec est un fournisseur de cerveaux, mais je ne suis pas d’avis que notre province ne fait rien pour les retenir ou pour attirer de nouveaux spécialistes. En effet, les paliers gouvernementaux, provincial et fédéral, offrent de plus en plus de postes attirants. Plusieurs universités d’ici instaurent des bourses réservées aux étudiants étrangers de 2e et 3e cycle. Enfin, de plus en plus de subventions sont créées au Québec pour les projets scientifiques innovateurs et l’entrepreneurship. Il y a donc des tentatives pour garder nos cerveaux chez nous!»

«Les jeunes semblent plus axés sur le monde extérieur qu’avant. Si on leur donne la chance de travailler à l’extérieur du Québec, ils iront. De plus, les universités québécoises les encouragent à élargir leurs horizons avec des stages à l’étranger. L’argent attire les cerveaux québécois? Faux, l’argent est rarement la seule motivation d’exode, il n’est qu’un motivateur temporaire. Ceux qui partent pour de l’argent reviennent vite pour diverses raisons (incapacité d’adaptation, ennui…).»

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