collaboration spéciale Philippe Faucon

Le film La désintégration, du réalisateur Philippe Faucon, illustre le désarroi de la jeunesse des banlieues françaises qui, à force de se butter à de petites discriminations quotidiennes, trouve refuge dans les bras du djihad armé. Métro l’a rencontré lors de son passage à Montréal.

Dans les jours qui ont suivi les attentats de Paris, le premier ministre français, Manuel Valls, a dénoncé un «apartheid». Y a-t-il, selon vous, un apartheid présentement en France?
L’apartheid se réfère à quelque chose de bien précis, soit une politique d’État de séparation des gens selon leur origine ethnique. Je ne crois pas qu’on puisse affirmer qu’il y a une séparation institutionnalisée en France présentement.

Cependant, je pense qu’il y a des populations qui n’ont pas accès aux mêmes choses que les autres et qui souffrent d’un désinvestissement de l’État, au niveau des commissariats, des écoles et de l’accès aux soins, par exemple. Il y a sans doute des gens qui ont le sentiment d’être mis à l’écart et pour qui le vivre-ensemble est un mot qui n’a plus aucune réalité.

Dans votre film, les trois principaux protagonistes finissent par ne plus croire aux principes de «liberté, égalité, fraternité» qui fondent la République française.
Justement, c’est lorsque des populations jugent que ce discours-là n’a plus de sens, qu’il est un leurre, que les recruteurs peuvent exploiter leur colère, leurs frustrations et leurs déceptions. Le personnage de l’endoctrineur, dans le film, dit aux trois jeunes que ce discours-là est fait pour les naïfs, que lorsqu’ils entendent «liberté, égalité, fraternité», ils doivent comprendre «liberté, égalité, fraternité» entre Blancs seulement, que la morale occidentale qu’on leur impose ne concerne, au fond, que les Occidentaux. Il exploite le sentiment d’exclusion de ces laissés-pour-compte pour mieux les endoctriner.

La vision sociale du recruteur est manichéenne et oppose «eux» et «nous», «Français» et «musulmans», «riches» et «pauvres», «dominants» et «dominés». N’est-ce pas le discours propagé par l’extrême droite qui monte en Europe présentement?
Tous ces discours-là récupèrent une colère et une paranoïa latentes, en désignant l’Autre comme le responsable [de tous les maux]. Ils se fondent sur des vérités qui reflètent la réalité des vulnérables, mais qui la mêlent à des éléments plus pernicieux, plus dangereux, gavés de violence.

«Les premières générations [d’immigrants] se sont tues, et les deuxièmes refusent cette absence de parole, parfois avec beaucoup de virulence.» – Philippe Faucon, réalisateur de La désintégration

Croyez-vous que les extrémistes de tout acabit ethnicisent des fléaux qui sont d’abord et avant tout sociaux?
Oui, bien sûr, parce qu’ethniciser, c’est plus simple. Ils jouent avec cette approche primaire et primitive des problèmes sociaux en désignant celui qui est différent comme l’ennemi ou l’indésirable. Tous les discours nationalistes ont toujours été fondés là-dessus.

Les sociétés européennes se sont construites dans l’esprit des Lumières, selon une idée que tous étaient égaux et que ce faisant, chacun, au sein de la société, méritait les mêmes droits que l’ensemble. Selon vous, est-ce que l’Europe s’éloigne de cet esprit, en laissant la discrimination et les préjugés se propager à des fins politiques?
Oui bien sûr, moi je le crois. Souvent ce sont des discours dans lesquels il y a une part très rétrograde du point de vue de tout un tas de choses, par exemple de la différence sexuelle ou de la différence entre les hommes et les femmes. On a l’impression d’assister à un recul par rapport à des avancées qui ont, en plus, été le fait de combats sociaux importants.

La première génération d’immigrants arrivée en France a trimé dur, mais elle s’est généralement sentie bien accueillie. Or, leurs enfants refusent aujourd’hui de revivre les conditions de vie qui leur ont été imposées autrefois. Pourquoi selon vous?
Aujourd’hui la situation, par rapport à celle d’il y a 30 ou 40 ans, est une situation de crise. Et les crises sont toujours ressenties plus durement par les minorités plus vulnérables. Cela a tendance à entraîner des comportements de repli, de fermeture, de rejet, de révolte, qui ne s’exprimaient pas autant dans des situations qui étaient moins difficiles que celle que les jeunes connaissent aujourd’hui.

Il y a aussi le fait que la première génération s’est tue – et parfois, beaucoup tue – malgré des conditions de vie qui étaient loin d’être aisées, et la deuxième refuse cette absence de parole, parfois avec beaucoup de violence et de virulence. Dans le film, un des trois jeunes hommes va voir son père à l’hôpital, et celui-ci a besoin d’un respirateur artificiel pour survivre parce qu’il a travaillé dans un endroit où les Français ne voulaient pas travailler, dans un emploi qui a dégradé sa santé. Il prend une photo de son père en disant : « Maintenant, les jeunes refusent de se taire, ils ne veulent plus être comme vous. »

C’est un discours qui se nourrit de la morale à géométrie variable qui a souvent cours dans les relations internationales, et qui fait en sorte que 200 000 Syriens peuvent mourir dans la guerre civile qui fait rage dans leur pays, mais c’est seulement lorsqu’un otage américain est décapité par État islamique que l’Occident décide d’intervenir…
Oui, et on ne peut pas dire qu’il a complètement tort. Aussi bien en ce qui concerne la situation particulière de ces jeunes des banlieues françaises que sur le plan de la géopolitique mondiale, c’est vrai qu’il y a une morale occidentale qu’on veut faire passer pour une morale universelle alors que, parfois, on devrait la remettre en question. Ça, ce n’est pas totalement faux, mais le discours des djihadistes ne propose, pour toute solution, que la violence. Le recruteur le dit à un moment dans le film: c’est œil pour œil, dent pour dent. Mais il insiste pour préciser que c’est Israël qui l’a dit…


La désintégration
Au Cinéma du Parc
Jeudi soir à 19h, en présence du réalisateur

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