Auprès d’une certaine élite intellectuelle, il est de bon ton d’affirmer que la démocratie ne devrait pas se jouer seulement une fois tous les quatre ans, via le scrutin. Selon cette élite, la démocratie devrait pouvoir s’incarner dans toutes sortes de gestes, comme les marches, les pétitions, les actions citoyennes, l’art, et d’autres manifestations aussi nobles.

Or, ces derniers jours, j’ai vu cette élite avoir honte que des concitoyens participent à la démocratie en posant un geste qui pourrait être considéré comme de la désobéissance civile s’il n’était pas totalement légal : voter à visage couvert. Certains y sont allés en simulacres de niqabs, d’autres ont préféré des masques plus laïques, comme des loups ou des sacs de patates. On a crié au scandale. Mais n’y a-t-il pas quelque chose de beau dans le fait que des citoyens ordinaires, dépourvus de pouvoir, de tribunes, de moyens de manifester leur désaccord contre une règle qu’ils jugent aberrante, prennent sur eux de la contester en repoussant les limites de son application? N’est-ce pas le meilleur moyen de contester une règle que d’en subvertir le sens de manière à ce que son absurdité devienne flagrante? Tout ça est peut-être maladroit, mais n’est-ce pas rassurant de voir que des gens sortent des rangs et dépassent ce qu’on attend d’eux en faisant plus que leur simple devoir d’électeurs?

En entrevue, une des instigatrices de ce phénomène, Caroline Leclerc, affirmait que ce ne sont pas les gens qui vont voter avec un sac de patates sur la tête qui sont ridicules, mais la loi qui leur permet de le faire, et que c’est ce qu’ils entendaient ainsi dénoncer. C’est en réalisant que cette règle ne s’appliquait pas exclusivement aux gens motivés par des principes religieux, comme les femmes qui souhaitent porter le niqab, mais aussi à n’importe quel citoyen désireux de voter masqué sous le prétexte de son choix, que la citoyenne a jugé la loi insensée. La page Facebook qu’elle a lancée appelle à un mouvement pacifique et prévient ses adeptes que les propos racistes et haineux ne seront pas tolérés.

Il serait donc possible d’envisager réellement le vote sous un sac de patates comme un geste citoyen d’une noblesse exemplaire si ce n’était du sous-texte, mais surtout du contexte. Les protestataires auront beau nous dire qu’ils n’en ont contre aucune religion, reste qu’on peut croire qu’aucun d’entre eux ne serait allé voter masqué n’eût été le débat faisant rage au sujet du niqab, un enjeu qui touche une poignée de femmes au Canada. On pourrait aussi considérer ce geste comme étant d’une noblesse inouïe s’il n’était pas entaché des débordements xénophobes qui l’accompagnent.

Mais soyons de bonne foi et tenons pour acquis que les citoyens qui se sont présentés aux urnes affublés d’un contenant à cucurbitacées ne sont pas animés par la xénophobie. Que ce sont ces mêmes citoyens qu’on pouvait voir à la vigile en mémoire des femmes autochtones disparues, ou aux manifestations pour empêcher la venue d’oléoducs, ou encore ces mêmes qui, au Québec, participent aux chaînes humaines autour des écoles parce que l’éducation est au moins aussi prioritaire pour eux que le fait d’empêcher une femme de voter à visage voilé.

Aussi dans Prochaine station :

Nous utilisons maintenant la plateforme de commentaires Facebook Comments sur notre site web. Grâce à celle-ci, vous pourrez laisser vos commentaires par l’entremise de votre compte Facebook directement sous les articles sur notre site web. Pour ceux qui ne sont pas membres du réseau social, nous vous invitons à faire vos commentaires via l’adresse courriel opinions@journalmetro.com. Merci de nous lire!