© SABAH ARAR / AFP

À l’ombre de la mosquée de l’imam Hamza, dans la région de l’antique Babylone, le marché des tapis, autrefois bourdonnant, semble assoupi.

Le seul visiteur que Hamad al-Soltani reçoit aujourd’hui dans son échoppe du centre de l’Irak est un chef de tribu.

Pour rien au monde, le cheikh Hazem al-Hiyali –foulard bédouin sur la tête, burnous noir sur les épaules et une étole verte autour du cou– ne remplacerait les tapis traditionnels sur lesquels il fait asseoir ses hôtes par des tapis importés.

Ces derniers, qui ont inondé le pays depuis quelques années, sont certes bien moins chers que ceux tissés en Irak, mais aussi de bien moins bonne facture, souligne-t-il.

Le cheikh al-Hiyali ajoute ne pas pouvoir imaginer une seconde son «diwan», ce salon traditionnel au Moyen-Orient, sans les longs tapis rectangulaires ornés de motifs géométriques, qu’ils soient multicolores ou tissés de laine non teintée dans un dégradé de beiges et de marrons.

«C’est à la beauté de ses tapis qu’on peut juger un salon», affirme-t-il à l’AFP en faisant glisser ses mains ornées d’imposantes bagues serties de pierres précieuses sur les tapis qui recouvrent les murs et le sol de l’échoppe.

Mères et grand-mères
«Nos mères et nos grand-mères tissaient à la maison» ces tapis tout en longueur, posés à même le sol ou accrochés aux murs pour former une assemblée assise en forme de U autour des hôtes, se rappelle l’homme à la barbe poivre et sel.

Elles tissaient aussi des couvertures pour seller les chameaux et de larges poches pour harnacher les montures. Des pièces qui aujourd’hui ne se vendent quasiment plus, ou alors comme objet de décoration, explique à l’AFP M. Soltani, 32 ans, qui a hérité de l’échoppe de son père.

Les couvertures, tapis et autres coussins de laine, Mehdi Saheb, 70 ans, dont 50 passés derrière un métier à tisser, peut en parler pendant des heures.

En utilisant les mots d’avant, ceux que les jeunes ont du mal à retenir. Des mots empruntés au turc, hérités de l’époque ottomane, pour désigner les couleurs et les formes à donner à la laine, dans cette zone agricole où l’élevage est une importante activité.

«Avant, des étrangers venaient nous passer des commandes», se rappelle l’homme en jellaba beige, le visage buriné, dans sa petite maison donnant sur une rue en terre battue. Des Saoudiens, des Koweïtiens et des Européens venaient ici acheter des tapis, racontent en écho les vendeurs sur le marché.

«Avant», c’était avant l’invasion des troupes américaines en 2003. Une époque où «chaque jour, une vingtaine de groupes de touristes venaient visiter les sites antiques» de Babylone, de Borsippa et les autres trésors archéologiques des alentours, se rappelle Fallah al-Jabbaoui, ancien fonctionnaire des Antiquités irakiennes.

Aujourd’hui, ces merveilles du patrimoine irakien sont désertées par les touristes, effrayés par des années d’instabilité et de conflit.

«Maintenant, il n’y a plus que des Irakiens», se lamente M. Saheb qui toute sa vie a brodé des motifs hérités des différentes civilisations qui se sont succédé dans la région.

Symboles millénaires
Ronds, carrés, animaux ou fleurs stylisés: ces symboles datent de l’époque babylonienne puis de celle de la domination assyrienne, tandis que certains motifs représentent l’étoile de David ou des croix, et d’autres encore, utilisés dans les mosquées, sont dits islamiques.

Dans les maisons, beaucoup de familles ont gardé les tapisseries héritées de leurs parents, les responsables de l’Etat ont tous une salle de réception ornée de ces tentures traditionnelles et les hôtels de luxe perpétuent également la tradition.

Mais aujourd’hui, sur le marché, les modèles que viennent acheter des mères de famille en long voile noir sont des tapis industriels venus de Syrie, d’Iran et de Turquie.

Au moins moitié moins chers que les modèles irakiens artisanaux, ils ont peu à peu envahi les étals, assure M. Soltani.

Aujourd’hui, dit-il, les femmes achètent régulièrement de nouveaux tapis et jettent les anciens. Alors qu’avant, «on pouvait acheter un tapis puis le revendre quelques années après ou l’échanger pour en prendre un autre», affirme celui qui garde encore dans son échoppe des tapis vieux de plus d’un demi-siècle, récupérés ainsi auprès de familles.

Pour une vingtaine de dollars, il accepte aujourd’hui de céder un de ses tapis quand il aurait pu facilement en obtenir 100 dollars il y a quelques années.

Alors que l’artisanat ne rapporte plus de quoi vivre, «ni l’Etat ni le secteur privé ne soutiennent les tisserands», accuse M. Saheb.

Dans son quartier aux ruelles de terre battue creusées de larges ornières, sur les trente ou quarante familles que faisaient vivre le tissage, une poignée à peine survit désormais avec moins d’une centaine de dollars par mois.

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