Maxime Huard/Métro La Raekoja Plats

Il règne à Tartu une perpétuelle effervescence. Cité des arts et du savoir, la seconde ville d’Estonie s’est forgé au fil des siècles une identité distincte de celle de la capitale, Tallinn. Si elle ne possède pas la splendeur médiévale de sa consœur, Tartu jouit d’un dynamisme culturel sans pareil.

La poignée de petites rues colorées du centre de Tartu vibrent au rythme de la vie étudiante. Dans cette ville d’un peu plus de 100 000 habitants, près de 17 000 étudiants convergent chaque année vers l’université nationale d’Estonie, fondée en 1632 par le roi Gustave II Adolphe de Suède. Contrairement à la capitale, Tallinn, qu’on peut facilement rejoindre par la mer Baltique depuis la Finlande ou la Suède, Tartu n’est pas qu’une simple escale dans un voyage en Scandinavie. Pour s’y rendre, il faut pousser à l’intérieur des terres, à quelque 60 km de la frontière russe.

Mais oubliez l’obscurantisme souvent associé à son puissant voisin. Ici, les manifestations artistiques et intellectuelles prolifèrent. On apprivoise Tartu autant par ses murales omniprésentes et multicolores, aux accents à la fois revendicateurs et humoristiques, que par ses mille statues. Mille? On exagère à peine. À croire que les Estoniens ont trouvé, pour chaque coin de rue, un poète célèbre, un animal, une cause ou un événement marquant à immortaliser dans la pierre.

Et ce souci esthétique se retrouve autant dans les rues plus animées du centre que dans les nombreux parcs qui l’entourent.

Les visiteurs peuvent par exemple s’aventurer sur la colline Toomemägi, qui, tout comme le cœur historique de la ville, recèle son lot de trésors. Sur ses pentes et dans ses nombreux sentiers, on croise quelques-uns des rares vestiges de l’ancienne forteresse de la ville, les ruines de la cathédrale de Tartu, bâtie au 13e siècle, et un ancien observatoire vieux de 200 ans, le tout à courte distance de marche.

Une seule promenade suffit pour comprendre pourquoi on surnomme Tartu «la ville des bonnes intentions» : l’atmosphère est légère et les citoyens ont le cœur à la fête. C’est particulièrement vrai l’après-midi lorsque s’animent les grandes terrasses de la Raekoja Plats – la place centrale – ou à la fin des cours, quand les étudiants investissent le square Pirogov, seul endroit public où la consommation d’alcool soit tolérée.

Par chance, l’Estonie demeure l’un des pays européens les plus abordables. Il n’est pas rare d’y manger un excellent repas, avec entrée, bière, verre de vin, café et dessert pour 7 ou 8 euros. À ce prix, il n’y a pas que les restaurants et les innombrables cafés de Tartu pour attirer les voyageurs assoiffés. Chaque nuit, les bars de l’avenue Rüütli grouillent de fêtards et résonnent des dernières tendances musicales, et ce, jusqu’aux petites heures du matin…

Décidément, l’image terne qui colle parfois aux pays de l’ex-URSS disparaît rapidement à Tartu.

La fontaine des amoureux
Érigée devant l’hôtel de ville, la fontaine Suudlevad Tudengid est devenue, depuis sa création en 1998, l’emblème de la ville de Tartu. Selon la légende, ces deux étudiants enlacés ont souhaité, un soir d’automne, que leur baiser ne se termine jamais. Au même moment, la foudre les a frappés, figeant le couple sur place pour l’éternité. La célèbre sculpture est l’œuvre de Mati Karmin, un artiste estonien.

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La «maison grise»

On trouve plusieurs couches d’histoire à Tartu, certaines plus sombres que d’autres. En témoigne une imposante forteresse de béton dans le sud de la ville – la «maison grise» –, construite dans la plus pure tradition de l’architecture soviétique, qui abrite en son sous-sol une ancienne prison du KGB. L’endroit a été retapé et transformé en musée, mais l’ambiance qui y règne, froide et inquiétante, contraste brutalement avec l’atmosphère enjouée de la ville.

Certaines cellules ont été laissées en l’état, et c’est avec une retenue mêlée de crainte et de recueillement qu’on pousse les lourdes portes de métal qui y donnent accès. Peu d’information est fournie sur la vie à l’intérieur de la prison, mais, sur place, l’imagination peut aisément reconstruire l’enfer des prisonniers politiques. Toute une série de cellules sont consacrées à l’histoire de la résistance estonienne durant les occupations successives des Soviétiques (1940 à 1941), des nazis (1941 à 1945), et puis encore des Soviétiques (1945 à 1991).

Plus de 50 ans de domination étrangère, documentés ici de manière exhaustive par des photographies d’époque, des coupures de journaux, des documents de propagande et des objets ayant appartenu à des prisonniers de camps de travail sibériens… Et il y a les récits, tantôt héroïques, tantôt horrifiants, des résistants qui combattaient clandestinement l’oppression dans les campagnes estoniennes.

Selon les données du Linnamuseum, l’institution qui gère les principaux musées d’histoire à Tartu, 122 000 Estoniens ont souffert directement de la répression soviétique ou nazie dans les années 1940 et 1950. Du nombre, 30 000 ont péri.

Que ce soit par devoir de mémoire ou par simple curiosité historique, la visite de la «maison grise» ne peut que marquer l’esprit.

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Au-delà des clichés

Métro a demandé à Christian, un Anglais établi à Tartu depuis quelques années, son point de vue en tant qu’étranger sur la vie en Estonie. Il en connaît long sur le sujet, lui qui opère avec un collègue canadien et trois Estoniens l’auberge Terviseks, située en plein cœur de la ville.

Selon vous, comment l’Estonie se distingue-t-elle des clichés habituels sur les anciennes républiques soviétiques?
À mon arrivée, j’ai immédiatement trouvé que Tartu ressemblait à bien des petites villes allemandes que j’avais visitées dans le passé. Le pays était en fait beaucoup moins «différent» que ce à quoi je m’attendais.

L’Estonie s’est beaucoup ouverte depuis son indépendance en 1991. Comment décririez-vous la relation des Estoniens avec les gens de l’extérieur?
Nos clients finissent toujours par nous dire à quel point les Estoniens sont sympathiques quand on se donne la peine de faire leur connaissance. On rencontre ici énormément de gens avec un étonnant sens de l’humour!

Un rare symbole soviétique orne un des bâtiments de la place centrale de Tartu. Au quotidien, les gens se sont-ils réconciliés avec ce passé?
J’ai déjà montré ce symbole à des Estoniens qui ne l’avaient jamais remarqué! La population ici est très fière de son indépendance; je crois qu’elle est trop occupée à faire avancer le pays pour se laisser déranger par un passé qui ne la touche plus vraiment.

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