MONTRÉAL – Exaspérée par les réponses de l’ancien directeur des travaux publics à la Ville de Montréal, Robert Marcil, la juge France Charbonneau lui a carrément demandé, mercredi, s’il était «imbécile et incompétent».
L’ingénieur Marcil était alors interrogé devant la Commission Charbonneau sur la question des comités de sélection au sein de la Ville.
M. Marcil a parfois siégé lui-même à certains comités de sélection de la Ville, alors qu’il avait au moins un bon ami au sein d’une firme de génie-conseil qui pouvait soumissionner pour obtenir des mandats de la Ville.
Le procureur chef adjoint de la commission, Me Denis Gallant, lui a demandé s’il avait avisé son employeur d’un risque de conflit d’intérêts dans ce cas.
M. Marcil a admis qu’il ne l’avait pas fait, prétextant qu’en tant que membre d’un comité de sélection, il n’avait pas à évaluer une personne donnée d’une firme de génie-conseil, comme son ami, mais une soumission présentée par cette firme. «Les évaluations se font en toute impartialité», a assuré M. Marcil.
Il lui est même arrivé, a-t-il admis, de demander lui-même à siéger à des comités de sélection, bien qu’à la fin de sa carrière à la Ville en 2009, il en était rendu à diriger 250 personnes.
«Vous ne trouvez pas bizarre que pendant un certain temps _ qui est quand même assez long _ plus vous gagnez en échelon, plus vos responsabilités augmentent, plus souvent on vous voit sur des comités de sélection?» lui a demandé la juge Charbonneau.
Me Gallant l’a plus particulièrement interrogé sur ses 119 contacts téléphoniques — sur son téléphone portable seulement — avec le responsable du financement du parti Union Montréal, Bernard Trépanier, alors qu’il était haut-fonctionnaire à la Ville.
Me Gallant lui a demandé s’il avait parlé des comités de sélection avec M. Trépanier, mais M. Marcil ne s’en souvenait pas.
Le commissaire Renaud Lachance s’est alors étonné de sa réponse floue. «Vous êtes cadre supérieur. Si quelqu’un qui fait du financement pour un parti politique venait me voir pour savoir qui a gagné le comité de sélection… Vous n’avez pas allumé?»
M. Marcil a admis qu’il n’avait pas «allumé», si M. Trépanier s’est effectivement enquis de l’information.
«Êtes-vous en train de nous dire que vous étiez imbécile et incompétent?» s’est alors exclamée la juge Charbonneau.
Le commissaire Lachance a alors démontré, en faisant des recoupements entre les appels téléphoniques faits par M. Trépanier à M. Marcil et les dates des réunions des comités de sélection, que ceux-ci coïncidaient très souvent. Dans 12 cas sur 16, a souligné le commissaire, M. Trépanier a appelé M. Marcil lorsque M. Marcil siégeait à un comité de sélection.
«On peut difficilement croire qu’autant de hasards puissent arriver», s’est exclamé M. Lachance.
M. Marcil a aussi admis qu’il a siégé au comité de sélection qui a embauché l’ingénieure Caterina Milioto, fille de l’entrepreneur Nicolo Milioto, le principal constructeur de trottoirs pour la Ville de Montréal. Elle est même la seule personne qu’il a personnellement invitée à postuler, a-t-il avoué.
M. Marcil allait au restaurant avec M. Milioto, qui payait pour ses repas. M. Marcil a même assisté au mariage de l’autre fille de M. Milioto. Et la commission a pu retracer de nombreux appels téléphoniques entre MM. Milioto et Marcil, même en hiver, lorsqu’il n’y a pas de construction de trottoirs pour la Ville.
À ce comité de sélection siégeait également Yves Themens, un autre ingénieur sous ses ordres qui connaissait M. Milioto.
M. Marcil a aussi soutenu que le président de la firme Génius, Michel Lalonde, avait menti devant la commission lorsqu’il a témoigné du fait qu’il avait remis une somme d’argent à M. Marcil pour un membre du comité de sélection. «Je n’ai pas reçu d’argent de M. Lalonde», a-t-il martelé.
Quand le commissaire Renaud Lachance lui a demandé pourquoi M. Lalonde serait venu ainsi salir sa réputation à la commission en inventant des choses, M. Marcil a soutenu que M. Lalonde avait plusieurs raisons de ne pas l’aimer, notamment parce qu’il a refusé son offre d’embauche quand il a quitté son poste à la Ville et parce que le Groupe SM, pour lequel il travaille aujourd’hui, lui fait une vive concurrence dans des villes de la Couronne Nord.
M. Marcil a alors laissé entendre que s’il avait été M. Lalonde, il aurait peut-être fait la même chose.
«Si je comprends bien, vous auriez été prêt à mentir devant la commission juste pour nuire à la réputation de quelqu’un?» lui a alors demandé la juge Charbonneau.
M. Marcil a tenté d’atténuer la portée des propos qu’il venait de tenir, en affirmant que le monde du génie-conseil était «très compétitif».
M. Marcil a aussi affirmé qu’un autre témoin avait menti, cette fois Michel Cadotte, directeur des ventes chez Ipex, l’entreprise qui a tenté en vain de percer le marché montréalais avec ses tuyaux en PVC.
M. Cadotte avait rapporté qu’après avoir rencontré l’entrepreneur Milioto _ qui lui avait donné l’impression de décider pour la Ville _ il avait réussi à entrer dans le marché montréalais. Une directive écrite avait même été émise par M. Marcil pour aviser le personnel que désormais, les tuyaux en PVC d’Ipex seraient utilisés pour les projets.
Puis quand M. Cadotte a refusé de verser un pot-de-vin de 150 000 $ pour remercier trois personnes qui avaient permis que la Ville accepte enfin ses tuyaux, l’ouverture du marché montréalais s’est refermée.
M. Cadotte n’a pas dit la vérité, a rétorqué M. Marcil. Pourtant, la commission a pu démontrer que sa directive écrite d’accepter les tuyaux d’Ipex avait été émise avant même qu’un comité soit formé pour en évaluer la qualité, et non après.
Son départ
Plus tôt dans la journée, M. Marcil avait nié qu’il ait quitté son poste à la Ville de Montréal, en 2009, à cause de son voyage en Italie payé en partie par un entrepreneur. Il avait soutenu que depuis 2007, il avait des discussions en vue de quitter son poste pour se joindre à la firme de génie-conseil Groupe SM.
Selon Me Gallant, c’est plutôt parce qu’il a été pris en défaut par le bureau du contrôleur général pour être allé en Italie en octobre 2008 aux frais de l’entrepreneur Giuseppe Borsellino, de Construction Garnier — sauf pour ses billets d’avion, qu’il a lui-même payés.
Selon Me Gallant, c’est après que le bureau lui ait demandé des pièces justificatives sur ce voyage en Italie qu’il est revenu, le lendemain, avec sa lettre de démission.
M. Marcil a reproché au maire de l’époque, Gérald Tremblay, d’avoir voulu «se faire du capital politique» avec sa démission. Selon M. Marcil, il avait été convenu que quand il quitterait son poste, le maire affirmerait que c’était pour «réorienter sa carrière». Et c’est ce que le maire a d’abord dit, pour ensuite «changer sa version en disant ‘j’ai fait le ménage’» , a déploré M. Marcil.