Josie Desmarais/Métro Natasha Kanapé Fontaine et Deni Ellis Bechard

Pour arriver à contrer le racisme entre Allochtones et Autochtones, il faut commencer par se parler. C’est ce qu’ont fait, avec Kuei, je te salue, conversation sur le racisme, Natasha Kanapé Fontaine – poète, slameuse, peintre, comédienne et militante innue – et Deni Ellis Béchard – journaliste et auteur. L’ouvrage, qui prend la forme d’une correspondance, réfléchit à la discrimination sans mettre de gants blancs.

Dans certains passages du livre, vous dites que les Blancs pensent qu’ils savent tout, qu’ils ne savent pas écouter, etc. Faut-il prendre conscience de ces problèmes avant de pouvoir avancer?
Deni Ellis Béchard: Il y a une arrogance culturelle immense. C’est un endoctrinement. On apprend constamment que telle chose est mauvaise ou dangereuse. Si je rencontre un Autochtone, ou un Noir, quelque part, ma façon de penser a été formée pour que je n’arrive pas à voir sa pleine humanité. [Par exemple], enfant, la seule chose que je connaissais sur les Autochtones, c’était qu’ils scalpaient les gens. Une fois qu’on traverse cette ligne, on voit que la violence, c’est chez tout le monde, et que c’est rare, en vérité. Quand je parle des Blancs dans le livre, je veux qu’on arrive à voir à quel point on est fermés. À quel point on a peur, à quel point on n’arrive même pas à élargir notre conscience pour concevoir que cette autre personne est un être humain avec les mêmes désirs, volontés et besoins que nous.

Natasha Kanapé Fontaine: Et du côté autochtone, on est toujours pris dans des images. Les gens sont plus confortables quand on reste à l’intérieur des clichés et des stéréotypes. Ce n’est pas normal que je vive dans une société où, dès le moment où je dis que je suis Innue, je dois constamment me définir. D’où je viens, de quel territoire, quelle langue je parle? Alors que je fais partie du territoire québécois.
Aussi, de notre côté, on a peur. Il y a des gens qui restent dans les communautés, dans les réserves. Ils ont peur de sortir parce qu’ils ont l’impression que ce qu’ils vont rencontrer de l’autre côté, c’est la violence humaine, le racisme, la discrimination. Et aussi, la perte de repères. Est-ce qu’on va perdre notre langue? Est-ce que si on dit qu’on est Anishinaabe, Innu, Atikamekw, les gens vont nous accepter quand même? Non? Donc, c’est mieux de rester là. On [pense qu’on] gagne plus à rester… Mais au final, pas du tout. Parce que tu n’évolues pas.

Avez-vous l’impression que cette conversation qu’il faut avoir, sur la façon dont on parle des Autochtones ou dont on les traite, est toujours à recommencer?
NKF: Il y a une indifférence programmée, parce que les gens ne se rendent pas compte qu’ils sont indifférents, ou qu’ils nient que ça les confronte, l’identité autochtone. On est plusieurs intervenants autochtones qui travaillent à sensibiliser la population, surtout depuis le mouvement Idle No More, qui a commencé en 2012. Les fruits de notre travail prennent du temps à apparaître. Mais du jour au lendemain, on peut arracher la racine. J’ai eu l’impression de reculer [à la suite d’une chronique de Denise Bombardier en 2015, dans laquelle la culture autochtone était décrite comme «mortifère» et «antiscientifique», et qui est à la source de l’idée du livre]. Je trouve ça dommage. Ce qui fait mal, c’est le racisme, la discrimination, cette relation avec l’autre qui n’existe pas. Toute ma vie, je l’ai vécu, je l’ai senti. Aujourd’hui, je travaille pour réparer ça. Il faut passer par la réparation, mais pour aller à la réparation, il faut passer par la connaissance. De soi, du peuple, du contexte, de l’histoire, de l’autre.

DB: On est en train de commencer maintenant. Il faut éduquer les gens, tout simplement. Si les gens sont éduqués, ils vont refuser les commentaires [racistes], ils vont être révoltés.

NKF: On a voulu prouver que le dialogue peut se faire. Les gens, souvent, ne veulent pas commencer à dialoguer parce qu’ils ont peur de faire des faux pas. Nous, on le savait d’avance qu’on allait faire des faux pas, qu’on allait peut-être se blesser.

DB: Il faut se permettre d’être vulnérable pour avoir cette discussion.

«Pendant un temps, quand les réserves ont été créées, il fallait un papier pour avoir le droit d’en sortir. Il faut avouer que ça a existé. C’est pour ça que ça entache nos relations et nos débats. C’est pour ça qu’on est mal à l’aise quand on parle des Autochtones.» –Natasha Kanapé Fontaine, poète, slameuse, peintre et militante innue

Selon vous, au Canada, la perception des Autochtones est différente de celle qu’ont les gens au Québec. Pourquoi?
NKF: Je le vois beaucoup dans les réseaux sociaux. Je vois qu’aujourd’hui, au Canada, les Autochtones font partie de la société. Ils ne sont pas en train de s’intégrer, de faire des efforts pour se forger une place. C’est la première fois dans l’histoire du pays qu’il y a autant de députés autochtones à la Chambre des communes. Mais ça m’est souvent arrivé de sentir, de la part de Québécois, que quand je disais que j’étais Autochtone, je disparaissais.

DB: Je pense que c’est certainement lié à l’histoire, dans deux sens. Le Québec a passé longtemps à se défendre du Canada anglophone. Et quand on a l’impression d’avoir moins de pouvoir, peut-être que c’est plus difficile de concevoir qu’il y en a d’autres qui ont encore moins de pouvoir. Je pense aussi que, dans l’histoire, les Québécois se sont beaucoup plus mélangés aux Autochtones que les Canadiens anglais. Les gens savent qu’ils ont des ancêtres autochtones. Mais avant, ils avaient honte de ça. Ce que j’aimerais, c’est que les Québécois se rendent compte qu’ils sont forts. Ils ont forgé leur identité. La question, maintenant, c’est de faire de la place aux autres qui ont moins de force qu’eux, qui sont moins nombreux.

Quels sont vos espoirs et vos souhaits pour l’avenir?
NKF: Que ça ouvre le chemin. Qu’il y ait une grande prise de conscience. Pour nous, c’est très important. La Commission Vérité et Réconciliation, ça veut dire beaucoup pour les Autochtones. J’espère que ces attentes ne seront pas déçues avec le temps.

DB: Ce livre, c’est vraiment juste l’ouverture d’une porte. Ce qu’on aimerait, c’est que les gens puissent dire : «OK, je vais écouter l’autre point de vue.» Ce n’est pas nécessaire d’être d’accord tout de suite. Mais c’est important d’écouter.

ACTU Kuei je te salueKuei, je te salue. Conversation sur le racisme
Éditions Écosociété
En librairie – Lancement mercredi

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