Bonne chance à vous…

«Did you receive the notice that we are all losing our jobs?» Je n’arrive pas à y croire. Comment je vais joindre les deux bouts maintenant, avec la maison, mes enfants et tout le reste? Moi qui travaillais à temps plein, je me retrouve sans le sou. Sans rien. Tu sais, depuis qu’ils nous ont coupé des heures, je me promène partout dans l’hôpital. Sur les équipes de travail comme dans mon budget, je bouche les trous. Ce n’est vraiment pas facile. On nous a dit qu’on peut se trouver autre chose à l’hôpital, mais on manque d’ancienneté pour bumper les vieux. Je me suis adressée au syndicat pour voir ce qu’on peut faire. Ils m’ont dit qu’ils négocient avec l’administration. Rien de plus. Qu’ils négociaient une réaffectation dans un rayon de 50 km. Oui, 50 km! Que ça a rapport avec la Loi 10, ou quelque chose de même. T’en as entendu parler? Je n’ai rien compris.

Sinon, sur le plancher, personne ne se révolte. C’est la routine. Chacune fait son travail. C’est comme s’il ne s’était rien passé. Chacune surveille son poste et calcule ses heures. Pendant que d’autres manquent d’heures ou se font simplement couper, les infirmières, elles, s’inquiètent du manque de temps supplémentaire. C’est dégueulasse! En plus de notre travail d’auxiliaire, nous étions rendues à compenser le manque de préposées. Je ne sais pas quoi faire. Plusieurs ont perdu leur job ou se sont trouvé quelque chose d’autre. Je croise les doigts et j’espère, tout simplement. Je regarde vers Toronto, il paraît qu’il y a de la job là-bas. Écoute, je dois partir avant qu’on m’appelle à l’interphone. Tu sais comment c’est, n’est-ce pas? On se reparle bientôt. «Take care honey.»

«It’s done.» Ils ont coupé 18 infirmières auxiliaires. Ça s’est passé vendredi dernier. Les employées de l’urgence ont reçu un courriel contenant le nom des LPN qui perdaient leur poste. Le titre du mémo : Good luck. «We will miss their dedication and skill.» Oui, collègues, vous allez nous manquer.

Depuis le déménagement de l’urgence, on s’en doutait. On entendait des rumeurs, on se créait même des scénarios pour soulager l’angoisse de tout perdre. Ce n’était qu’une question de temps. Les innombrables échecs pour réorganiser le travail nous laissaient présager le pire. Mais là, ils sont allés trop loin.

À chaque fois que je rencontre mes anciens collègues en parcourant ces longs corridors glauques où la souffrance des patients et celle des travailleurs s’entremêlent, c’est le même discours : «You heard about the LPNs? You heard about the orderlies? You heard about the cuts? It’s a mess out there.» À chaque fois, c’est le même sentiment qui m’habite : la rage. L’envie de tout arrêter, de marquer une pause, une vraie de vraie pause pour discuter, tu vois. Mais le temps nous manque. On est en pause, justement, et le travail reprend dans deux minutes.

Des histoires de même, chaque métier, chaque étage en collectionne. Face à elles, je reste sans voix. J’en entends tellement que j’ai peur de devenir insensible, de m’en foutre, tellement je n’y peux rien. Depuis vendredi, l’amertume ne me quitte pas. Voir mes anciens collègues avec qui j’ai partagé le même plancher pendant des années le quitter si violemment me fait beaucoup de mal. Mais ce qui me fait encore plus mal, c’est de voir mes collègues tomber tranquillement sans que personne ne bronche. Sans que personne ne s’indigne. Il fut une époque où nous, travailleurs et travailleuses, aurions dénoncé une telle situation. On aurait chialé, on aurait fait savoir notre mécontentement. Peut-être sans espoir, mais on l’aurait fait et on n’aurait pas laissé tomber nos collègues.

Les 18 infirmières auxiliaires expulsées de leurs postes sont aussi et même plus indispensables que ces cadres qui luttent actuellement pour leur survie. À ces 18 femmes s’ajouteront d’autres noms, d’autres postes, d’autres victimes des réorganisations, tant que le gouvernement va couper dans la santé.

Ma douleur, je ne peux la vivre vraiment qu’en dénonçant à haute voix les conséquences de ces coupures, sur les patients et sur nous-mêmes. Vous vous faites couper dans le silence et la peur. Non, moi je mets une date là-dessus. Aujourd’hui est un jour important. Dix-huit personnes voient leur vie changer. Ce n’est pas la routine. C’est grave. C’est important. Jamais et en aucun temps nous ne devrions tolérer une telle liquidation. Et c’est pour ça que je m’engage, oui je m’engage ici même, à organiser une rencontre de travailleurs, tous métiers confondus, dans les plus brefs délais. Vous aurez des nouvelles bientôt. Solidarité.

Ousmane Thiam

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