«Bonne chance mademoiselle»

C’est ce que m’ont dit les quatre policiers à qui j’ai eu affaire le mois dernier, alors que la conversation se terminait, que je repartais ou que je raccrochais, reniflant et essuyant mes larmes d’impuissance. Il me semble que ce n’est pas ça qu’on était censé me dire. Pourtant, la chance n’a rien à voir dans l’histoire.

Il n’est pas question de chance dans l’application des lois. C’est la justice qui doit être faite… C’est d’ailleurs exactement ce qu’on aurait dû me
dire : «Justice sera faite mademoiselle. Ne vous inquiétez pas.» Mais j’ai bien vite vu que ce n’est pas comme ça que notre système fonctionne et que malheureusement, la chance joue un trop grand rôle. Ici, on apprend aux policiers à souhaiter «bonne chance» après qu’une personne a porté plainte… surtout lorsque le plaignant dénonce une situation de violence conjugale. En fait, ce que j’ai compris mesdames et messieurs, c’est que vous aurez besoin de chance, non seulement pour avoir gain de cause, mais d’abord pour qu’on accepte de vous écouter, qu’on vous prenne au sérieux et qu’on veuille bien vous aider.

Il m’aura fallu deux ans pour me rendre compte que ma relation amoureuse n’avait rien de sain et que j’étais terriblement malheureuse… Deux ans où j’ai été contrôlée, constamment insultée, séquestrée à deux reprises, giflée, menacée, dévalorisée, cachée de tous mes proches, intimidée, harcelée, trahie, utilisée – surtout au lit –, et j’en passe… Et comme s’il ne m’avait pas fallu assez de courage pour mettre le pied hors de cette relation destructrice et la dénoncer, il fallait ensuite que j’aille dans des environnements machos pour entendre que ce que j’ai vécu durant ces deux années ne valait pas la peine qu’on dépose des accusations, car ma vie n’était pas en danger.

En fait, monsieur l’enquêteur m’a appelée le soir de l’arrestation. Il m’a dit «Bonjour mademoiselle. Donc, je lis le rapport, là, et j’vois pas y est où l’crime. Ce n’est pas du harcèlement s’il vous appelle trois fois par jour.» Je crois bien que je me suis mise à rire à ce moment, en me disant que ce devait être une blague. «Pensez-vous vraiment que je serais allée porter plainte si cet homme n’avait rien fait d’autre que m’appeler trois fois par jour?» lui ai-je répondu. «Malheureusement, le harcèlement ne se trouve pas dans le Code criminel, m’a-t-on répondu. De toute façon, je vois que vous avez été référée à un CLSC pour avoir un suivi psychologique. C’est tout ce qu’on peut faire, mademoiselle.»

Donc, c’est comme ça que mon dossier a été qualifié de «non fondé». Je peux comprendre qu’il peut être difficile pour un policier de discerner les vrais crimes des faux, mais avant même de me donner la chance de m’exprimer, il s’est tout de suite dit que c’était moi, la folle, dans l’histoire, et je trouve ça désolant. Je me dis que je ne dois pas être la seule victime dont un policier se moque ainsi et qui, au final, n’aura reçu aucune aide.

Pourtant, après avoir consulté une travailleuse sociale et une intervenante du CAVAC, et après avoir parlé à des avocats, je gagne un peu en confiance. C’est que tout ce beau monde-là me confirme qu’il y a bel et bien eu un crime, de même que des sites web du gouvernement, de la Justice et du SPVM. Or, je refuse que mon agresseur s’en sorte sans conséquences… J’ai donc écrit tous les faits des deux dernières années dans un document de sept pages au total. Me rendant alors compte que j’avais omis des éléments dans ma plainte, j’ai tenté de joindre à nouveau l’enquêteur pour avoir les détails du dossier. J’ai appelé trois fois en une semaine et je suis toujours tombée sur la boîte vocale. J’ai finalement reçu un retour d’appel la semaine suivante. «Madame, on s’était entendus sur la fermeture du dossier lorsqu’on s’est parlés il y a trois semaines. Donc, à moins qu’il y ait de nouveaux éléments, je vais devoir raccrocher.» «Il n’y a eu aucun accord lors de l’appel, lui ai-je dit. J’ai été contrainte d’accepter mon sort sans que vous preniez la peine d’écouter l’histoire en profondeur. Je ne comprends pas pourquoi des personnes qui s’y connaissent en violence conjugale me disent toutes qu’il y a eu un crime, sauf vous…» «Eh bien mademoiselle, c’est vous qui êtes de mauvaise foi. Si vous n’êtes pas satisfaite de ma réponse, vous ferez une plainte au privé avec votre avocate. On pourrait parler pendant trois heures, mais on n’a pas la même vision. Bonne chance mademoiselle.»

Et après, on se surprend du nombre d’actes de violence conjugale par année. C’est parce que c’est tellement facile de les commettre sans subir la moindre conséquence, tant que la vie de la victime n’est pas théoriquement en danger. Je crois qu’il y a encore énormément d’éducation à faire auprès de tous et de toutes, autant auprès des agresseurs que des victimes, mais surtout auprès des policiers. Il faut apprendre à chacun à se respecter et à comprendre ce qui est acceptable dans une relation, versus ce qui ne l’est pas. Si votre relation n’est pas saine, qu’elle ne vous rend pas heureux et qu’elle ne vous permet pas de vous épanouir, prenez du recul et posez-vous des questions. Dénoncez les injustices. Ne donnez pas raison à ces policiers.
Caroline Yoeung

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