Québec Amérique Retrouver la raison, Jocelyn Maclure

Un nombre important d’essais s’écrit, chaque année, au Québec. Un de ceux-ci a particulièrement marqué, à mon sens, la rentrée littéraire automnale: Retrouver la raison, du philosophe Jocelyn Maclure.

Le titre, on l’a compris, se veut volontairement alarmiste. Pour cause. La société québécoise, parmi tant d’autres -pensons seulement à la récente campagne américaine- semble incapable d’assurer un espace discursif porteur. Exit la science. Exit le dialogue constructif. Bienvenue à l’opinion de tous et chacun, que celle-ci se fonde, ou non, sur quelconque base factuelle. En bref, une remodulation de l’intellectualisme québécois est impérative. Discussion avec l’auteur.

Question Frédéric Bérard: Votre titre implique, par définition, que la raison fut jadis présente. Notre époque est-elle, à ce compte, davantage indigente?

Réponse Jocelyn Maclure: C’est une bonne question. Jamais la raison ne s’est incarnée parfaitement dans l’histoire. Ce n’est pas pour rien que plusieurs ont renoncé au projet des philosophes des Lumières du 18e siècle. Le 20e siècle a connu deux guerres mondiales, la montée des totalitarismes, l’utilisation de l’arme atomique et plusieurs crises environnementales.

Cela dit, l’accélération de la vie politique induite par les nouvelles technologies de l’information a engendré de nouveaux problèmes. Les fausses nouvelles, le baratin, les propos volontairement polémiques et caricaturaux circulent rapidement et massivement. Il n’est pas facile d’y faire contrepoids, d’autant plus que les médias de qualité sont toujours à la recherche d’un nouveau modèle d’affaires. Certains, pensons à l’administration de G.W. Bush et, plus encore, l’équipe derrière Trump, exploitent ces vulnérabilités. C’est pourquoi les idées d’une ère «post-factuelle» et d’un nécessaire «retour de la raison» circulent autant dans la sphère publique.

Encore plus fondamentalement, nous comprenons mieux maintenant, grâce aux recherches en sciences cognitives, les limites et défaillances de la rationalité humaine. Je pense à tout ce qui concerne les fameux «biais cognitifs». «Retrouver la raison», c’est prendre acte de nos limites cognitives et trouver néanmoins les moyens d’exploiter au maximum le potentiel réel de la raison humaine. C’est un projet plus modeste et réaliste que celui des Lumières.

Question FB: Vous plaidez en faveur de l’application du concept de «générosité interprétative». Expliquez-nous.

Réponse JM: Oui, c’est l’une des façons de lutter contre nos partis pris instinctifs et de contribuer à une conversation démocratique plus éclairée. Il s’agit dans un premier temps de faire preuve d’honnêteté intellectuelle lorsque l’on critique des positions adverses: on prend la thèse opposée dans sa totalité et on expose les positions véritablement défendues par nos adversaires. Mieux encore, on s’en prend à la formulation la plus forte possible de la thèse critiquée. C’est une idée qui vient de J.S. Mill. C’est tout le contraire des caricatures éhontées que l’on retrouve chez certains chroniqueurs.

Question FB: À l’ère des médias sociaux, où les échanges sont rudes et où la dictature des «likes» fait figure de tout, vous croyez qu’il est encore possible, voire réaliste, de faire preuve d’une telle générosité au profit de ses adversaires idéologiques?

Réponse JM: Tout à fait. Faire preuve de générosité interprétative ne nous condamne pas à la complaisance, au contraire. Plus on est rigoureux et de bonne foi, plus nos critiques sont décisives.

Question FB: Vos propos sont plutôt durs en ce qui a trait à l’émergence d’une nouvelle frange identitaire. Mathieu Bock-Côté, pour seul exemple, en prend pour son rhume. A-t-il pu, lui aussi, bénéficier de votre «générosité interprétative»?

Réponse JM: Ah! Qu’en pensez-vous, docteur Bérard? C’est aux lecteurs d’en juger. Tout ce que je dirai est que mes critiques s’appuient sur des citations de l’auteur. Si j’ai déformé ses propos, qu’on en fasse la démonstration et je ferai amende honorable.

Réponse FB: Bon point!

Question FB: Vous en appelez également aux risques que comporte un cynisme trop exacerbé, notamment sur le plan politique. N’est-il pas ardu, voire quasi-impossible, de s’extirper du piège que pose ce même cynisme?

Réponse JM: Je m’en prends à ce que j’appelle le «démissionisme». Le cynisme et le catastrophisme peuvent être une prophétie auto-réalisatrice: moins on s’engage, plus les résultats que nous déplorons sont susceptibles d’advenir.

Les problèmes du temps présents sont majeurs et démoralisants, mais on vit mieux et plus longtemps qu’avant, la pauvreté extrême a reculé à l’échelle mondiale, on n’utilise plus des arguments fumeux pour justifier l’exclusion des femmes du suffrage, la ségrégation raciale et la loi du silence à l’égard des LGBT. Les victoires politiques sont assez nombreuses pour que l’on puisse continuer à espérer.

Question FB: Dans la même veine, quoi penser de l’élection de Trump, laquelle fait suite à une campagne électorale constituant un parfait exemple a contrario de ce qui est plaidé dans votre bouquin.

Réponse JM: Le cas Trump est bien entendu à mettre en relation avec la montée de la droite populiste au Royaume-Uni, en France, aux Pays-Bas, en Hongrie et ainsi de suite, mais c’est aussi un cas très singulier. On trouve plusieurs choses admirables aux Etats-Unis, mais je ne vois pas comment on peut contester que c’est un pays un crise: le système électoral est archaïque, l’influence de l’argent dans les campagnes électorales est beaucoup trop grande, les inégalités socioéconomiques sont extrêmes, le filet de sécurité de social est trop mince, l’ascenseur social est en panne, l’expérience et les valeurs des habitants des villes côtières et de la rust belt sont radicalement différentes… Extrapoler à partir du cas américain est difficile.   

Question FB: Vous dénoncez également, et de façon très juste, à mon sens, l’utilisation intéressée du concept de gouvernement des juges. Expliquez-nous.

La thèse du «gouvernement des juges» n’est d’abord pas convaincante parce que ceux qui la défendent, du moins au Québec, ne se donnent pas la peine d’analyser la jurisprudence de façon précise et détaillée. On ne doit pas crier au gouvernement des juges simplement parce qu’on n’aime pas un ou deux jugements.

Mais plus fondamentalement, ceux qui pensent que nous sommes sous l’emprise d’un activisme judiciaire doivent nous expliquer quelle est leur philosophie politique et leur philosophie du droit: comment conçoivent-ils le rapport entre le droit et la démocratie? Entre la souveraineté populaire et les droits fondamentaux? Qu’est-ce que, pour eux, la séparation des pouvoirs? En l’absence de réponses au moins embryonnaires à ces questions, la thèse du gouvernement des juges n’est rien d’autre qu’un slogan.

Personnellement, je pense que le peuple doit être souverain en ce sens qu’il doit être le dépositaire ultime du pouvoir politique, mais comme la souveraineté populaire donne dans les faits le pouvoir à la majorité, des contrepoids sont nécessaires, comme les chartes des droits et libertés, le pouvoir des tribunaux d’évaluer la constitutionnalité des lois, etc. Sur le plan du design institutionnel, le but est d’atteindre un équilibre satisfaisant entre la souveraineté populaire et la protection des droits fondamentaux.

Question FB: Plusieurs intellectuels identitaires ont prédit, depuis un certain déjà, le fossé qui s’accentue sans cesse entre une population et ses «élites». Après la montée, à maints endroits en Occident, de la droit populiste et de l’extrême-droite, leur prédiction était-elle juste? Ces intellectuels ont-ils eux-même contribué, du moins partiellement, au mouvement en question? Que faire afin de casser cette tendance particulièrement alarmante?

Réponse JM: Il est particulièrement savoureux d’entendre certains des chroniqueurs les plus lus au Québec, qui ont aussi des tribunes à la radio et à la télé, qui vivent dans les grands centres urbains, se réclamer d’une sorte de communion avec le peuple et s’arroger le droit de parler en son nom.

Cela dit, il y a des fractures sociales sérieuses dans les démocraties contemporaines. Je m’inquiète beaucoup, depuis que j’ai eu la chance de travailler pour la Commission Bouchard-Taylor, du fossé entre les grandes villes et les régions, au Québec et ailleurs.

Les inégalités socioéconomiques se sont aussi creusées en Occident, bien que la gauche québécoise devrait reconnaître le fait que le Québec ait mieux résisté que la plupart des autres communautés politiques à cette tendance.

Il faut bâtir le genre de société dans laquelle la tentation des extrêmes (le néo-fascisme identitaire, l’appel du djihad violent, la misogynie radicale, etc.) sera faible. Ce qui est inquiétant, à l’heure actuelle, c’est que cette tentation redevient forte en Occident. Pour contrer cela, nous avons besoin d’institutions publiques communes fortes, de politiques de solidarité sociale robustes et de respect des différences identitaires dans le cadre d’un État de droit qui protège les droits fondamentaux de tous les citoyens.

Une des choses à faire, y compris chez les progressistes et les multiculturalistes, est d’accueillir les craintes et préoccupations normales des citoyens au sujet des transformations induites par la mondialisation et le brassage des cultures et des modes de vie. Il faut être se tenir debout devant les démagogues, mais faire preuve d’empathie eu égard aux préoccupations des citoyens. Dans notre nouvelle ère de l’information et de la communication, il y a trop d’attiseurs, pas assez d’«apaiseurs».

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