Ou pourquoi nous devons cesser d’espérer que la fiction revête une valeur morale.

Laissez-moi d’abord admettre une chose : je n’ai pas lu la trilogie Cinquante nuances de Grey et je ne prévois pas faire la file devant un cinéma Guzzo ce samedi pour en voir la version cinématographique. Mais permettez-moi un instant de réagir à travers mon chapeau à l’appel au boycott que suscite cette fiction controversée. Parce qu’on se met toujours un peu un doigt dans l’œil lorsqu’il est question de rendre la fiction moralement acceptable.

Des groupes de lutte contre la violence conjugale et d’autres associations religieuses exhortent les spectateurs à bouder le film qui met en scène des fantasmes sadomasochistes entre adultes consentants. Le mot-clic #50dollarsnot50shades invite même les gens à donner 50$ à un organisme qui lutte contre la violence conjugale plutôt que d’aller voir le film.

Beaucoup a été dit sur cette œuvre. Des membres de la communauté sadomaso estiment qu’elle dépeint un portrait trompeur de pratiques qui devraient normalement être encadrées par un savant code de déontologie. Certaines féministes affirment qu’elle brouille la notion dudit consentement et que cela pourrait donner lieu à des dérives. Mais qu’elle soit réaliste ou non, moralement acceptable ou non, tout cela importe peu. Car ce n’est pas le rôle de la fiction d’être un guide de la bonne conduite. À moins qu’elle soit financée par le Ministère de l’Éducation et qu’elle s’adresse à des enfants d’âge préscolaire.

La fiction est un miroir, parfois déformant, de la réalité. Elle peut aussi n’être qu’un simple divertissement. Elle a tout à fait le droit de propager certaines valeurs morales. Mais elle n’est en aucun cas obligée de le faire. Et lorsqu’elle le fait, il revient aux adultes qui la consomment de s’en objecter ou de s’y conformer*. Lorsqu’ils vont voir le film American Sniper, les spectateurs peuvent en tirer la conclusion que Clint Eastwood est un patriote fou furieux. Ils peuvent aussi en sortir avec des réflexions moins nobles.

La dernière saison de 19-2 débute avec une forme de confirmation de la culture du viol dans une institution comme la police alors que les agents Chartier et Berroff préfèrent taire le passé pédophile de leur ancien commandant plutôt que de salir la réputation du 19. Faut-il s’en offusquer s’il s’agit d’un portait juste de la réalité? Dans Une femme exemplaire, Alicia Florrick reste avec son mari après qu’il l’ait trompée avec des prostituées. Est-ce que cela devrait nous empêcher de considérer qu’il s’agit d’une série féministe?

La situation devient plus gênante lorsque l’ensemble des œuvres de fiction tendent à présenter un portrait uniformément déformé de la réalité. Par exemple, quand aucune série Québécoise n’accorde un premier rôle à une minorité visible alors que la société en est composée à 50% ou quand les personnages qui dénoncent une agression le font systématiquement par vengeance.

Mais est-ce vraiment le cas dans Cinquante nuances de Grey? Banalise-t-on un comportement répandu? Ou tente-t-on plutôt d’illustrer un phénomène… inusité? Je vous reviendrai avec ma réponse lorsque le film sera disponible à la location. D’ici là, faut-il vraiment s’étonner de la réaction puritaine que suscite un film qui se penche sur la sexualité féminine?

* Je précise qu’on s’adresse à des adultes car il en va autrement de la fiction que l’on sert aux enfants et qui peut être un puissant moteur de socialisation, pour le meilleur et pour le pire. Au Québec, le film Cinquante nuances de Grey est classé 16 ans et plus.

 

 

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