Dans quelques heures, les Québécois auront décidé qui prendra leurs destinées en main pour les prochaines années.

Si l’électorat était conséquent avec la volonté de changement puissamment exprimée depuis plusieurs mois – d’avant la Commission Charbonneau jusqu’au printemps étudiant – , il devrait logiquement mettre ses billes soit avec l’équipe Legault, soit avec celle menée par le duo Khadir-David, et laisser sur les lignes de touche tant le Parti libéral que le Parti québécois. Voyons pourquoi.

Le Parti libéral est écarté d’office pour l’ensemble de son œuvre. Vidé de tout leadership intellectuel par un chef plus soucieux d’asseoir son autorité que de faire avancer le Québec, le parti de Godbout, Lesage, Lévesque et Bourassa est n’est plus qu’une indigne ombre de lui-même. L’héritage des neuf années au pouvoir du PLQ se résume essentiellement à une gouvernance molle, à des retours d’ascenseurs douteux et à un désabusement sans précédent de la population vis-à-vis la chose publique.

Le bilan économique n’est pas trop mal, mais rien n’indique qu’il en aurait été autrement si un autre parti avait été au pouvoir. Les conditions économiques qui ont permis au Québec de passer à travers la crise sont le fruit de politiques mises en place par une succession de gouvernements, et non l’apanage des libéraux sous la gouverne de monsieur Charest. Notre structure économique et financière doit aussi en partie au gouvernement fédéral et, surtout, aux entreprises qui opèrent sur notre territoire. Réélire les libéraux pour l’économie, c’est un peu court.

Le Québec a néanmoins besoin d’un Parti libéral vigoureux. Ça doit passer par les banquettes de l’opposition – de préférence la deuxième – et le départ de Jean Charest, pour qui la politique ne semble trop souvent qu’un sport dont le pointage se mesure en votes et en sièges, et pour lequel tous les coups sont permis. L’éthique? C’est pour les perdants.

Le Parti québécois pourrait incarner une solution de rechange valable. Les Lisée et Duchesne ont ajouté du tonus à une équipe qui comprend déjà les Drainville, Saint-Arnaud, Girard et Hivon, entre autres. Ici, le leadership intellectuel ne fait pas défaut. Le problème, c’est le leadership tout court : fidèle à elle-même, Pauline Marois a multiplié les volte-face au cours de la campagne électorale, notamment sur les référendums d’initiative populaire et les tests linguistiques pour l’obtention de la citoyenneté québécoise. Des détails. À croire qu’elle ne lit pas le programme de son propre parti, pour lequel elle milite depuis 35 ans…

La chef du PQ a beau avoir le curriculum vitae le plus rempli parmi les candidats de tous les partis, son jugement fait souvent défaut et elle ne semble pas toujours savoir pourquoi elle veut être première ministre : « Trouver des solutions », « s’asseoir avec les parties concernées » et « arriver à des consensus » n’est pas un programme politique.

Il reste le rêve d’être la première femme à occuper le poste de premier ministre, et l’attrait évident que représente le pouvoir pour une politicienne de carrière. Ce ne sont pas de bonnes raisons. Le Québec n’a pas besoin d’une version light de Jean Charest. Finir en deuxième position forcera la sortie de Pauline Marois et permettra au PQ de se trouver un ou une chef qui pourra chausser les souliers de ses illustres prédécesseurs.

De toutes façons, soyons honnêtes. Une fois la question nationale et la nostalgie écartées, le PLQ et le PQ sont devenus deux partis de centre-mou assez semblables, davantage menés par la stratégie politicienne que par une réelle motivation à prendre les risques nécessaires pour faire avancer le Québec.

Si une seconde Révolution tranquille doit avoir lieu, ce ne sera pas avec l’un de ces deux partis. Les dossiers de la santé et des aînés stagnent, et on ne voit ni d’un côté, ni de l’autre, un désir de tenter des solutions radicalement différentes. Même sur la question des gels tarifaires, les deux partis ont échangé leurs positions de façon opportuniste à la faveur de qui occupait les banquettes du pouvoir ou celles de l’opposition. Un purgatoire de quelques années permettra aux deux partis de se renouveler.

Option nationale aurait pu représenter un choix intéressant… si Québec solidaire n’existait pas déjà. Jean-Martin Aussant est un homme brillant, intègre et qui a une contribution originale à apporter à la vie politique québécoise. Le Québec n’a cependant pas besoin d’un second parti souverainiste qui soit en faveur de la gratuité universitaire et de la nationalisation des ressources naturelles.

Le meilleur résultat qu’Option nationale peut espérer dans l’état actuel des choses, à part de conserver son propre siège, est d’aller grappiller suffisamment de votes au PQ et à Québec solidaire pour favoriser l’élection de libéraux et de caquistes. Monsieur Aussant aurait été mieux avisé de joindre les rangs de Québec solidaire ou de retourner à son ancien parti et de militer pour la proportionnelle. Dans l’état actuel des choses, Option nationale nuit objectivement à la gauche et aux souverainistes.

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Si elle est portée au pouvoir, la Coalition avenir Québec ne réussira probablement pas à remplir la moitié de ses engagements. Mais la volonté de revoir la gestion des affaires de l’État est bien réelle et forcera une réflexion et des actions qui auraient dû être prises il y a fort longtemps. Avec une dette cumulée de 250 milliards (incluant les universités, les municipalités et les sociétés d’État), et des fonds de retraite insolvables à la hauteur de plusieurs centaines de millions, tant pour les employés du secteur public que des universités, ce n’est pas un luxe.

C’est simple : nous avons le choix de nous imposer des sacrifices nous-mêmes et de leur mise en œuvre. Ou bien nous attendons que les agences de crédit nous y forcent, ce qui serait catastrophique. Les deux partis qui se sont échangé le pouvoir depuis quarante ans ont trop contribué à cet état de choses pour pouvoir prétendre endiguer le problème. Leurs programmes respectifs démontrent d’ailleurs qu’il ne s’agit pas d’une priorité.

Quant à la santé, le programme de la CAQ apparaît pour le moins optimiste. N’empêche, les solutions proposées par le PQ et le PLQ depuis une vingtaine d’années ont eu peu d’effet, sinon de grossir la machine et sa part dans le budget de la province. La population vieillit, ce qui signifie plus de gens malades et moins de payeurs d’impôt. Le temps presse. Si les solutions de monsieur Legault en matière de santé ont l’air simpliste, elles ont au moins le mérite de tenter de faire les choses différemment. On en est rendu là.

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Avec quelques députés de plus pour prêter main-forte à Amir Khadir, Québec solidaire pourrait remplir le rôle nécessaire de contrepoids au pragmatisme de la CAQ. Oui, Amir, Françoise et leurs amis sont parfois dans les nuages. Leurs propositions font souvent fi de données économiques de base, ou elles pourraient à tout le moins être mieux soutenues.

Il reste que l’équipe de Québec solidaire a abattu un solide boulot avec un seul député et des moyens réduits – notamment pour faire la démonstration d’un stratagème de financement illégal impliquant la firme Axor – et elle a le cœur à la bonne place : quand ce fut le temps de remettre Henri-Paul Rousseau à sa place, Amir Khadir ne s’est pas laissé impressionner, rappelant de façon éloquente envers qui les élus étaient d’abord redevables.

Enfin, l’idéalisme a besoin d’être incarné en politique. Que Québec solidaire détienne la balance du pouvoir aiderait à rappeler aux autres partis que les citoyens les plus vulnérables, même s’ils ne sont pas des clientèles électoralement payantes, méritent d’être représentés.

Débarrassés de leurs chefs actuels, le PLQ et le PQ pourraient se refaire une saison des idées. Dans une dynamique minoritaire, ils devront, comme les autres partis, prendre acte du fait que les bonnes idées ne se limitent pas à celles issues de leur programme. Le parti intransigeant serait mis à l’écart pendant que les autres feront des compromis pour améliorer le Québec dans le réel et le possible. Ce n’est pas pour rien que les Québécois se sont mis à aimer Jean Charest en 2007 et en 2008, au point de lui laisser les « deux mains sur le volant » : l’électorat s’est reconnu dans un gouvernement de compromis, non dogmatique, qui a pris ses idées à gauche et à droite. Seulement, la solution n’était pas de redonner une majorité au parti libéral aux élections suivantes….

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Le désir de voir la CAQ à la tête d’un gouvernement minoritaire dans lequel Québec solidaire détiendrait la balance du pouvoir peut paraître illogique dans la dynamique actuelle, dans laquelle nous avons été habitués à adhérer en bloc aux propositions d’un parti pour rejeter celles avancées par les autres. Plusieurs d’entre nous « prennent » pour un parti politique comme on prend pour une équipe de hockey. Nous devons collectivement apprendre à voir la politique autrement.

Dans cette optique, la Coalition avenir Québec et Québec solidaire ne sont pas tant contradictoires que complémentaires. Le Québec a besoin de moins de bureaucratie, et davantage de compassion. C’est très grossièrement ce que proposent les formations de monsieur Legault et du Tandem Khadir-David lorsqu’on les réconcilie. On pourrait ajouter qu’on a beau s’enorgueillir de nos programmes sociaux, encore faut-il être capable de se les payer.

Mais pour avoir un parlement qui fonctionne et qui produit des résultats durables, dans lesquels la majorité des citoyens se reconnaîtront, c’est d’une nouvelle dynamique parlementaire dont nous avons besoin, d’un écosystème politique varié, et d’un gouvernement qui devra piger à gauche, au centre et à droite pour aller prendre ses idées, et aussi pour les faire accepter et les mettre en œuvre. Quoi qu’il ait dit à cet effet pendant la campagne, François Legault n’est pas un idéologue, et il travaillerait à la réalisation de ces objectifs et avec ceux qui voudront l’appuyer. Les successeurs éventuels de Jean Charest ou Pauline Marois seraient probablement mieux disposés à cet égard que les chefs actuels du PLQ et du PQ.

Et, qui sait, peut-être que les partis représentés à l’Assemblée nationale feront preuve de suffisamment de maturité pour mettre enfin en place une forme de proportionnelle pour les prochaines élections. On ne le répétera jamais assez : notre système électoral n’est adéquat que pour des élections entre deux candidats et deux partis. En plus d’être dépassé dans un Québec multipartiste, il contribue à accentuer le cynisme et l’impression que les citoyens n’ont que peu de prise sur le choix de leurs élus. À la limite, il crée une impression d’illégitimité, puisqu’une majorité de voix n’est même plus nécessaire pour gouverner sans compromis pendant quatre ou cinq ans. Et il nous offre un triste spectacle, puisque le parti au pouvoir gouverne sans compromis, alors que l’opposition… s’oppose. C’est désolant, et peu productif.

Les experts en sondages situent l’atteinte de la majorité autour de 35 %. Peu importe ce que réclament les chefs des trois partis qui ont une chance de former le gouvernement, ce serait le pire scénario pour les Québécois. Souhaitons-nous un gouvernement minoritaire, et apprenons à vivre avec.

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Pour qui je vais voter? J’y pense encore. Ça va osciller entre les deux formations dans le titre. Non, ça n’est pas contradictoire. Et, non, je ne vote jamais « stratégique » …;-)

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