Japon: Au pays des faux bébés phoques
Maro, Choco et Hana ouvrent leurs yeux tout ronds et, dans les bras de deux infirmières, sont conduits vers un groupe d’octogénaires impatients de cajoler les trois bébés phoques robotisés.
«Je suis tellement heureuse quand je les caresse!» confie l’obachon, la grand-mère de 89 ans, dans son fauteuil roulant. Frêle mais fière, l’ex-couturière refuse de décliner son identité, à l’instar des 11 autres pensionÂnaires du centre Toyoura de Tsukuba, ville qui porte le nom de la montagne sacrée située à une soixantaine de kilomètres au nord de Tokyo.
Pendant une heure, tous les mercredis et dimanÂches à 14 h précises, ils reçoivent la visite des trois bébés phoques en peluche… dont les petits cris sont vrais! Ils ont été enregistrés sur les banquises des Îles-de-la-Madeleine, par nul autre que leur «père», le Dr Takanori Shibata, 42 ans, de l’Institut national des scienÂces et technologies industrielles avancées (AIST) de Tsukuba.
Maro est identifié par un ruban bleu, Choco, par un rouge, et Hana, par un jaune. Les trois ne reconnaissent pas leur nom, mais réagissent aux nombreuses caresses en fermant lentement les yeux et en tortillant gentiment la queue. L’intérieur de leur corps est une véritable forêt de fils et de batteries. Ils émettent des sons et même des pleurs… Ce sont des Paros, des robots thérapeutiques, sur le marché depuis 2005 et conçus il y a une quinzaine d’années par Shibata qui parcourt le monde en vantant leurs miracles.
Le Japon en produit 1 500 par an et, avec le vieillissement de la population mondiale, le pays du Soleil levant compte bien en faire sa prochaine marque de commerce à l’exportation. Le petit phoque blanc reconnaît d’ailleurs certaines phrases en une dizaine de langues, dont le français. Deux Paros trottinent déjà dans un centre pour personnes âgées de Winnipeg. Ce sont les seuls au Canada.
Multiples «câlins»
Pour l’heure, à Tsukuba, les trois petits robots à la fourrure synthétique blanche, mesurant 57 cm de long et pesant 2,7 kg, font le bonheur des 90 pensionnaires du centre Toyoura. La plupart souffrent de problèmes cognitifs (démence, sénilité). Après de multiples «câlins» avec les peluches technologiques, ils ne sont plus vraiment les mêmes. Les effets thérapeutiques sur leur état mental, affectif et psychologiÂque sont indéniables. Paro (diminutif de personal robot) permettrait même de lutter contre la maladie d’Alzheimer, dont souffriraient 35 millions de personnes dans le monde.
Vrai ou faux? La question ne se pose pas pour les deux grands-mères ayant accepté d’être interviewées et photographiées pour ce reportage. «Quand j’en tiens un dans mes bras, j’ai l’impression de tenir mon petit-fils», dit l’une, l’ex-couturière. «Sans eux, je me sens seule et triste. J’aime beaucoup les animaux, j’avais des chats et des chiens», ajoute l’autre, 80 ans, qui n’a jamais travaillé en dehors de la maison. De manière générale, avoir un animal de compagnie, c’est bon pour le moral et la santé. Avec Paro, pas besoin de veiller sur lui ni de s’occuper de son hygiène.
Douche et biberon
Dès que les bébés phoques ont fini leur tour de piste au milieu des pensionnaires du centre Toyoura, ils prennent une douche à l’aide d’un vaporisateur antibactérien. «Ils sont désinfectés avec des ingrédients naturels à base de riz», déclare Yukitaka KawaÂguchi, 27 ans, un des bras droits du professeur Shibata. Puis, c’est l’heure du «biberon». Une tétine spéciale reliée à une batterie est introduite dans leur museau. C’est le temps de retrouver ses énergies avant le dodo bien mérité! Maro, Choco et Hana font la différence entre le jour et la nuit…
Pourquoi un bébé phoque robot et pas un chien ou un chat? Pas besoin de le demander à Brigitte Bardot. Ils sont si mignons! Difficile de trouver mieux pour des robots de réconfort. Mais voilà, ils coûtent 6 000 $ pièce. Certes, à la longue, pour une personne vivant seule, cela revient moins cher que d’avoir un chat ou un chien pendant dix ans, mais entre un vrai toutou et un faux phoque…
«Réduire les coûts de fabrication du Paro est la prochaine étape pour mettre davantage à la disposition des gens ce robot thérapeutique si efficace», souligne Timothy Hornyak, un Montréalais vivant à Tokyo et auteur de Loving the Machine, un livre à succès sur les robots.
De toute façon, le centre Toyoura préfère les louer, et s’il n’en a que trois, ce n’est pas seulement à cause de leur prix prohibitif.
«Leur nombre restreint permet une plus grande commuÂnication entre nos pensionnaires, car en les partageant, ils se parlent davantage», explique une infirmière. Grâce à Paro, le courant passe également plus facilement entre les koreisha (vieux) et le personnel.
Certains patients refusent d’entrer en contact avec les faux bébés phoques. Cela ne fait pas sérieux! «Ils ne sont heureusement pas nombreux!» assure-t-on au Centre Toyoura.
Maro, Chaco et Hana les ignorent tout simplement. Leurs longs cils noirs ne battent pas en leur direction. Ils n’ont d’yeux que pour les obachons et ronronnent de plaisir sous leurs infatigables câlins.
Comment expliquer cette robomania?
Comment expliquer la robotmania qui frappe en permanence le Japon? «C’est sûrement l’effet des mangas (bandes dessinées)», lance fièrement Yukitaka Kawaguchi de l’Institut national des sciences et technologies industrielles avancées (AIST). Peut-être, mais l’amour des Japonais pour les robots remonte bel et bien au XVIIe siècle.
Les karakuri ningyo (littéraÂlement poupées mécaniques) firent leur apparition dans des
spectacles de marionÂnettes, et leurs prouesses émerveillaient les Nippons autant que leurs robots humanoïdes d’aujourd’hui.
Dans cette terre de tous les robots, la robotique de service représente encore moins de 5 % du marché de l’archipel, mais elle est en évolution constante à cause du vieillissement de la population et du manque chronique de main-d’Å“uvre. Les êtres métalliques prennent toutes les formes. L’un des plus connus est sans doute l’Asimo de Honda. Robot domestique de 1 m 30 et de 54 kg, il apporte à son «maître» (pour combien de temps encore?) le plateau du petit-déjeuner
ou marche en lui tenant la main.
Il y a aussi le célèbre Aïbo, le toutou de Sony, qui attrape les balles lancées, mâchouille son os en plastique ou réclame des marques d’affection en poussant de petits cris… Quand le rêve (le cauchemar, diront certains) devient réalité…