Le combat de COCK d’Alexandre Goyette
W a été mariée et ça n’a pas marché. Elle veut trouver un gars avec qui elle fera toute sa vie. W veut John.
M travaille en business, est un peu baveux et partage sa vie – et un condo – avec John. M veut John.
Pris entre les deux, John, lui, ne sait fichtrement plus ce qu’il veut.
Entre humour noir et «marde émotionnelle», COCK, du British Mike Bartlett, parle, pour vrai, d’amour. Une pièce drôle, rude, parfaite pour Alexandre Goyette, qui en signe la traduction, la mise en scène, en plus d’y tenir le rôle de M. Après nous avoir soufflés avec King Dave, le roi Alex est de retour. On le salue.
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Il y a John et il y a M. M comme dans «Mâle». John et M sont en couple. «On est comme des frères», dit M, ce qui a le don d’exaspérer viscéralement son conjoint.
Récemment, John a rencontré W. W comme dans «Woman». Il est tombé à la renverse. A complètement craqué. «Pas juste pour le sexe, pas juste pour l’expérience.»
Alors, maintenant, que fait-il, John? Qui choisit-il? Et en filigrane l’énorme question : que veut-il?
Pièce au titre pour le moins transparent du dramaturge britannique Mike Bartlett, COCK reprend l’idée de l’éternel triangle amoureux, soit. Mais ce faisant, l’auteur concocte une histoire de manipulation, de jeux de pouvoir, de game aussi forte qu’elle est frontale. «C’est un texte qui a quelque chose de très réaliste dans la langue, mais de très théâtral dans les situations», remarque Alexandre Goyette.
L’acteur, qui signe la traduction, la mise en scène et qui joue le personnage du mâle M, ne prend pas de détours. Il avoue que, dès qu’il a entendu qu’il existait une pièce qui s’appelait COCK et qu’en plus ladite pièce était drôle, il s’est dit : «C’est pour moi, ça!» L’intuition n’a pas trompé Alexandre Goyette. Celui qu’on a pu entre autres voir au petit écran dans le rôle du pilote de l’armée de l’air arrogant d’En thérapie ou du crade criminel de Toute la vérité confie avoir eu un véritable «coup de foudre» pour COCK et pour son auteur. «Personnellement, dans la vie, je n’ai aucune idée c’est qui, Bartlett, avoue-t-il. Je ne lui ai jamais parlé ou rien, mais je dirais que nos univers s’entrecoupent. C’est un gars de mon âge, un an plus jeune peut-être, et j’ai l’impression qu’on est un peu à la même place.»
À la place d’Alex et à celle de Mike Bartlett – du moins, dans cette pièce –, on s’interroge sur l’endroit où on se trouve, justement. Sur les choix qu’on a faits et sur ceux qu’on doit faire. Sur les enfants qu’on veut avoir. Ou pas. Sur la personne avec qui on veut les avoir. Ou pas. Sur l’être avec qui on dort aussi. Est-ce vraiment avec lui qu’on sera heureux? Pour toujours?
Toutes ces questions ont trouvé écho chez l’acteur qui, pourtant, dit ne pas forcément vivre des situations semblables. Il affirme par exemple être «très couple» dans la vie. Et la bonne personne? «Je l’ai trouvée!» lance-t-il, ravi. Reste que cette idée de chercher et de tomber un jour, peut-être, enfin, sur LA perle rare, sur l’âme sœur, il la trouve universelle. «Évidemment qu’on veut tous ça!» s’exclame-t-il. Pour ce qui est de la thématique des enfants, abordée dans la pièce, il dit : «C’est quelque chose qui résonne en moi aussi. Différemment, j’imagine, que pour quelqu’un qui fait partie de la communauté homosexuelle, mais ça vient me chercher et ça me touche.»
Cette pièce qui vient le chercher et qui le touche tant, dans laquelle il dirige Geneviève Côté (W), Michel-Maxime Legault (John) et Daniel Gadouas (on vous réserve la surprise), débute par une série de dialogues. D’abord entre John et son amoureux de longue date M, puis entre John et sa nouvelle flamme-femme W. Le drame culmine finalement dans une rencontre collective. Un souper à couteaux tirés, durant lequel W et M demandent à John de faire son choix. De décider qui il est, là, maintenant. De choisir entre eux deux.
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Comme dans King Dave, monologue coup-de-poing écrit et joué par Goyette qui sera bientôt transposé au cinéma par Podz, la langue de COCK est rude, parfois brutale. Le «fuckin’» agit comme ponctuation, comme adverbe, comme adjectif. Une fuckin’ nuisance, se fuckin’ chicaner, un fuckin’ point commun, couper les fuckin’ patates. «J’étais sur le point d’arrêter d’utiliser ce mot avant de commencer le show. Je voulais tourner la page sur le fuckin’!» s’amuse le traducteur-acteur-metteur en scène.
Crus ou non, les mots se bousculent et déboulent. Les insultes pleuvent et sortent parfois tout croche sous le coup de la peine, comme ce «sti de poisson tout trempe» que M lance à John, désemparé. Mais sous le couvert de la violence et des mots durs se cache une faille; celle du désir d’être aimé. «Ces personnages sont très centrés sur eux-mêmes, remarque Goyette. Mais s’ils le sont autant, c’est pour des raisons très nobles. Enfin, nobles… je dirais plutôt humaines. Comme cette raison crissement humaine qui est ‘‘Je veux être en amour. Je veux qu’on m’aime’’. Et pour ça, ces personnages sont prêts à plein de choses. Ils sont prêts à être méchants, ils sont prêts à endurer plein d’affaires.»
[Rappelons ici qu’aux États-Unis, le titre n’est pas passé partout. Dans certaines publicités et dans certains journaux, COCK est devenu Cockfight Play, vaine et étrange tentative pour camoufler le mot de quatre lettres. Même le New York Times n’a pas publié le titre «intégral». «Pour vrai? s’exclame Goyette. Ben voyons don! Je n’ai jamais remarqué ça! Il y a un côté de moi qui n’en revient pas et un côté de moi qui fait : évidemment! En sixième année, on riait de ce mot-là, pis maintenant qu’on a 30 ans, il y a des gens qui sont choqués.»]
Revenant au triangle amoureux qui nous intéresse, Goyette mentionne enfin que, si la question de l’identité sexuelle se pose, elle n’est pas centrale. Un quatrième personnage, invité-surprise au souper final mentionné précédemment, discute d’ailleurs d’orientation sexuelle en essayant de paraître ouvert. Il affirme que «la calvitie, la grandeur et la sexualité, c’est en nous, on ne choisit pas». Affirmation à laquelle le personnage de John rétorque : «Ben non, c’est la personne qui compte! Ce à quoi elle ressemble qui importe! Pas son sexe!» Le traducteur remarque d’ailleurs qu’il trouve «intéressant ce quatrième personnage à la pensée si archaïque qui essaye de passer par-dessus ses préjugés». «L’intolérance, même en 2014, ce n’est jamais très loin. Quand ça va mal, la peur de l’autre et de la différence se manifeste tout de suite.» Le véritable tour de force de l’auteur, croit Goyette, se cache justement, peut-être, dans cette capacité à «nous parler d’une affaire». Et cette affaire, c’est celle d’une histoire d’amour. Juste ça. Tout ça.
Extrait
John. Sais-tu, j’pense qu’on est des individus fondamentalement différents.
M. J’pense pas.
John. Individus fondamentalement différents.
M. Ah ouin.
John. J’veux dire… On vit sous le même toit, la nuit on dort ensemble, on fourre, on jase, on cuisine, on mange pis toute, mais j’pense que là, juste là j’commence à réaliser que – oui, regarde-nous – on est des individus fondamentalement différents. On est comme… J’veux dire t’es comme des œufs pis moi du…
M. Fromage.
John. Non, ce serait quoi l’opposé? Je sais pas. J’veux dire que toutes les choses qu’on fait ensemble viennent juste masquer la réalité, mais quand on regarde ça en face, si tu vois quelque chose de – je sais pas, dangereux, comme un gars avec un couteau, dans la rue, tsé comme – tout d’un coup y’est là. Ben toi, t’irais vers lui.
M. Oui.
John. Mais moi, j’partirais à courir.
M. Oui.
John. Faque tu comprends-tu c’que j’veux dire que c’est comme deux affaires fondamentalement différentes?
Si j’me fais frapper par une auto, je serais fort probablement à ramasser à la p’tite cuillère – littéralement – faudrait que t’ailles à l’hôpital pour me récupérer morceau par morceau pour les remettre ensemble, j’veux dire ce serait une asti d’catastrophe, j’serais comme liquéfié, faudrait que tu me congèles, me solidifies avant que j’puisse dire ou faire n’importe quoi, tsé qui fait du sens, j’suis romantico-dramatique mais tsé je serais une fuckin’ crisse de…
M. C’est clair.
COCK
À l’Espace 4001
Du 30 janvier au 15 février
Réservations : 514-282-3900