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Alternatives économiques: pour une monnaie plus humaine

Photo: Mario Alberto Reyes Zamora

Par Mario Alberto Reyes Zamora – photographe stagiaire

De plus en plus, on constate que le système économique actuel ne correspond plus aux défis humains et écologiques de notre ère. L’une des solutions pour mieux y faire face est la monnaie locale, une monnaie qui redonne le pouvoir de l’argent au citoyen.

Philippe Derudder est un ancien chef d’entreprise. Il a démissionné en 1992 et ce, même si sa compagnie était prospère. Son souhait était de réfléchir à la manière de mettre l’économie et la monnaie au service de l’humain et de la planète. Il a écrit et co-écrit plusieurs ouvrages sur le sujet. « L’humanité est piégée et paralysée par les problèmes monétaires actuels », amorce-t-il.

Les monnaies locales complémentaires constituent un outil qui n’est pas une finalité en soi, et sont aussi une façon de se réapproprier le pouvoir : « Cela ne durera peut-être pas, mais c’est certainement un moyen de permettre aux citoyens du monde de reprendre le pouvoir sur cet outil et de le redéfinir autrement, pour qu’il serve véritablement à faire la transition vers un nouveau monde. Ce monde sera ce qu’on décidera d’en faire, il émergera de ce qu’on va comprendre de l’ancien.»

Une histoire millénaire
Des traces de la monnaie complémentaire auraient été découvertes dans la haute Égypte, il y a plusieurs milliers d’années. En plus de la monnaie officielle qui était constituée de métaux précieux, les Ostracons servaient en effet aux échanges quotidiens.  Durant le Moyen-Âge, des monnaies complémentaires ont aussi eu cours en Europe. Il y a eu jusqu’à 17 monnaies locales complémentaires à cette époque.

Au cours de l’Histoire, on remarque que les monnaies complémentaires ont eu tendance à être créées lors des différentes crises économiques touchant la monnaie nationale. Par exemple, elles sont réapparues pendant la crise économique de 1929. Philippe Derudder rappelle qu’au moment de la Grande Dépression, une expérience en Autriche a permis d’essayer une monnaie locale dans le  but de redynamiser l’économie, réduire la dette, limiter l’inflation et contrer le chômage. De bons résultats ont alors été observés, mais la Banque Centrale considérait que c’était une violation de son pouvoir et a stoppé l’initiative. Plus récemment il y a eu,  après la crise financière de 2008, un nouvel envol des monnaies locales.

Bien que la plupart des projets aient duré plus ou moins longtemps, certains ont réussi à s’imposer. Présentement, à Bristol en Angleterre,  10 %  de la population utilise la monnaie complémentaire. Certaines taxes locales peuvent être payées dans cette monnaie, et même le maire de la ville  reçoit  une partie de ses indemnités en livres de Bristol.

Humaniser les échanges
Selon Philippe Derudder, le système monétaire actuel conduit l’humanité à sa perte. « On va vers une catastrophe, annonce-t-il, soit par le dérèglement climatique, soit par l’épuisement des ressources, soit par la pollution de nos environnements naturels ».

Les principaux avantages des systèmes des monnaies complémentaires sont de soutenir et de dynamiser l’économie locale. Le fait que la marchandise n’est pas transportée sur de longues distances permet de réduire leurs impacts environnementaux. C’est un moyen de combattre la mondialisation, ses répercussions, ses excès et ses dérives.  En achetant local, on paye parfois plus cher, mais on gagne en qualité.  Les fruits et légumes sont plus frais et ont meilleur goût. Le contact avec les producteurs est direct et plus humain.

Une monnaie citoyenne
Une monnaie locale est créée et administrée par des citoyens. Quiconque le souhaite peut amorcer un tel projet. Pour commencer, il faut constituer un groupe fondateur de citoyens bénévoles qui ont l’envie et le temps de s’investir. Il s’agit aussi de trouver des commerçants  et des producteurs prêts à collaborer. La mise en place de ces systèmes peut prendre de quelques mois à plusieurs années. Plus l’implantation est rapide,  moins les bases du mouvement seront solides.  Une étape importante consiste à définir les valeurs que le mouvement veut préconiser; cela peut se traduire par la rédaction d’une charte des valeurs que les commerçants participants devront appliquer. Après, on doit réfléchir sur la forme de monnaie que l’on désire utiliser : monnaie électronique, billets de papier, etc.

Pour que le projet soit optimal et assurer une bonne circulation de la monnaie, la communication  pour sensibiliser et intéresser la population est essentielle.

Un exemple québécois : le demi-gaspésien
Ici même au Québec, un projet de monnaie locale complémentaire a été mis en place : le demi-gaspésien. Il a été fondé par Martin Zibeau et Patrick Dubois, des citoyens engagés qui ont décidé de s’impliquer dans une coopérative de solidarité à Carleton-sur-Mer.

Martin Zibeau explique que l’idée leur est venue autour d’une bière, au début de l’année 2015. Pour économiser temps et argent, ils ont décidé d’utiliser la monnaie officielle canadienne en coupant simplement les billets en deux, d’où le nom demi-gaspésien.  Présentement, une vingtaine de commerces utilisent de temps en temps le demi, quand ils veulent. Ils proviennent de divers milieux : l’alimentation, la vente au détail, les auberges, etc.

Son plus grand avantage réside dans son caractère entièrement citoyen, dénué de tout lien bancaire ou gouvernemental. « Nous n’avons pas l’appui du gouvernement parce qu’on ne l’a pas demandé.  C’est une initiative citoyenne qui vise à se réapproprier la fonction de l’argent. En coupant les billets en deux, les gens n’iront plus à la banque, ne pourront plus les accumuler et faire de l’argent avec de l’argent. Ça devient quelque chose qu’on utilise au quotidien et il n’y plus de spéculation autour de l’argent. »

Un système démocratique
S’il ne peut être accumulé, le demi doit donc être en circulation constante pour que le système fonctionne, en comparaison du dollar canadien. On peut aussi refuser le demi, alors que le dollar officiel est accepté partout et par tous. Mais cela a de bons côtés : étant donné que le client et le marchand doivent prendre le temps de discuter avant de s’entendre sur l’utilisation du demi, des liens peuvent se créer et rendre les transactions plus humaines.

Le demi-gaspésien est aussi démocratique : tout le monde peut couper les billets officiels pour le créer. Il n’y a pas de charte de valeurs et toutes les compagnies à travers le Canada peuvent l’utiliser. D’autant plus qu’au Canada, aucune loi n’empêche les gens de modifier les billets, contrairement aux pièces de monnaie.

Certains commerces sont trop gros pour accepter le demi-gaspésien car la majorité de leurs transactions se font par chèque ou virement bancaire. On ne pourrait par exemple pas utiliser le demi chez Walmart.

L’utilisation du demi est cartographiée sur le site web HorizonsGaspésiens.net afin d’assurer un suivi. Des endroits l’utilisent certainement sans que ce soit répertorié.

D’ailleurs, au début, Martin Zibeau et Patrick Dubois pensaient créer une monnaie pour la Gaspésie. Mais finalement, au lieu d’être une monnaie à échelle géographique, c’en est une à échelle humaine qui peut dépasser les frontières.

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À Montréal aussi !
Un projet de monnaie locale pour la région de Montréal est présentement en cours. L’objectif était au départ de créer une monnaie locale complémentaire pour Villeray, mais le projet s’est rapidement développé.  François Geoffroy et Amelia Zaazaa, deux des instigateurs, on eut l’appui de 150 personnes et des experts ont aussi offert leur aide pour créer une monnaie locale. La durée prévue pour la mise en place est de un à deux ans. Le projet est encore aux premiers stades : définir la forme, la valeur et le nom de la nouvelle monnaie. Le grand défi sera de la faire vivre en ayant un nombre suffisant de membres, donc d’utilisateurs. Elle irait rejoindre le demi-gaspésien et les quelque 5 000 monnaies locales en circulation dans le monde.

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Ce texte figure dans l’édition du 1er août de L’Itinéraire.

À lire dans cette édition :

– DOSSIER SPÉCIAL sur le Forum social mondial

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