Une famille syrienne dans le labyrinthe administratif canadien
Amel Alkhalil est une réfugiée syrienne. Arrivée il y a quatre ans au Canada pour ce qui devait être une courte visite, la guerre a fait en sorte qu’elle n’a eu d’autre choix que de demander l’asile. Aujourd’hui, elle peine à parrainer son mari qui a entamé il y a trois ans sa demande de visa.
Michael Defo, l’époux de Mme Alkhalil, est exilé en Éthiopie. Pourtant, il a obtenu son certificat de sélection du Québec en 2013 et a effectué sa visite médicale. Il n’attend plus que la décision fédérale pour pouvoir rejoindre les siens.
Or, depuis le mois d’août 2014, Mme Alkhalil reçoit régulièrement un courriel laconique l’informant que le dossier de parrainage de son mari a été reçu en juin 2014, et qu’il est toujours en cours d’étude. Cela fait plus de quatre ans qu’il n’a pas vu son fils. Ce dernier, selon Mme Alkhalil, souffre d’anxiété. Elle doit tous les mardis l’amener au CLSC pour voir un psychologue.
«Parfois, il me réveille la nuit pour s’assurer que je suis toujours vivante», confie-t-elle.
Un parcours difficile
Tout a commencé en août 2011. Mme Alkhalil vient au Canada pour rendre visite à des membres de sa famille et consulter son médecin avec son fils. «Au moment du retour, mon mari m’a dit: “Surtout ne rentre pas, les événements sont en train de prendre une tournure dramatique”», raconte-t-elle.
Sur le conseil d’un avocat, elle dépose une demande de réfugiée pour elle et son fils, âgé alors de 11 ans. «Un mois plus tard, j’ai reçu une lettre indiquant que mon dossier était reçu et serait étudié», précise-t-elle.
Elle obtient le statut de demandeur d’asile qui lui permet de résider légalement et de travailler. Restait alors à réunir la famille. Un processus laborieux dont elle ne voit pas encore le bout.
Dédale administratif
En novembre 2012, un juge a accepté la demande de Mme Alkhalil de statut de réfugié. C’est à ce moment-là qu’elle a entamé une procédure de parrainage de son mari. «Le regroupement familial d’un réfugié accepté est un calvaire», lâche telle.
Son époux avait un contrat de travail au Qatar, se retrouve au même moment, sans emploi. Il est obligé de quitter ce pays qui n’entretient plus de relations diplomatiques avec la Syrie. Il ne peut pas non plus retourner dans son pays, de peur de se faire tuer.
Il se rend alors au Soudan, mais une tempête détruit le lieu où il travaillait. Il se cherche ensuite un emploi en Éthiopie. Son seul espoir, un visa pour rejoindre sa famille au Canada.
Pour compléter son dossier, il a dû se rendre au moins trois fois à Abou Dhabi, dans les Émirats arabes, un voyage qui lui coûte chaque fois plus de 2000$. Or, il n’a aucune idée quand son dossier sera débloqué. Le gouvernement fédéral ne communique pas d’échéancier.
«Il n’y a pas délais publiés pour les demandes de parrainage des réfugiés acceptés, signale George Al Rahbani, attaché politique de la députée Maria Mourani. Le visa peut-être obtenu en six mois ou en six ans.» Mme Alkhalil s’exprime aisément en français mais, quand les sanglots l’étranglent, elle se lamente en arabe. «Ces gens n’ont-ils aucune humanité?» s’interroge-t-elle.
Nouvelle vie
Elle est aujourd’hui résidente permanente. Un statut obtenu au bout de 26 longs mois. «J’ai obtenu mon statut de résidente permanente le 3 mars 2015. J’ai dû renvoyer trois fois des papiers. J’ai souvent pleuré», se souvient-elle.
Pour l’administration fédérale, Mme Alkhalil n’est une immigrante reçue que depuis mars 2015, même si elle vit au Canada depuis plus de quatre ans. Elle considère que c’est l’explication technique des problèmes de délais qu’elle vit, même si cela ne la console pas pour autant.
Quand Mme Alkhalil est arrivée au Canada, au mois d’août 2011, la guerre civile en Syrie avait débuté depuis six mois. La maison de Mme Alkhalil est située à Jaramana, une banlieue druze et chrétienne de Damas.
Cette localité, étroitement tenue par les forces fidèles à Bachar el-Assad, est aussi théâtre de combats avec des membres de Jabhat a-Nusra qui veulent en prendre le contrôle. «La maison a déjà été la cible de coups de feu, mais on ne sait même pas qui nous a tiré dessus», raconte-t-elle.
Aujourd’hui, elle n’espère plus retourner chez elle et craint de mourir ici en laissant seul son fils. «Psychologiquement nous sommes épuisés. J’ai peur de tomber malade de désespoir. Nous venons d’un pays en guerre et nous n’avons personne ici.»