Prisonniers politiques… et vedettes du soccer en Afrique du Sud!
Bien avant qu’elle soit l’hôte de la première Coupe du monde en sol africain, l’Afrique du Sud a accueilli une compétition de soccer encore plus remarquable. À la célèbre prison de Robben Island, les prisonniers politiques géraient leur propre ligue de soccer, notamment les arbitres, les règlements de la Fédération Internationale de Football Association (FIFA) et un comité des règlements débordé !
Comme la plupart des Sud-Africains, Sedick Isaacs a hâte à la première Coupe du monde en terre africaine. Toutefois, il offre une perspective toute particulière, ayant joué dans une ligue de soccer dirigée par les prisonniers politiques de Robben Island pendant beaucoup d’années.
« Dès que nous sommes arrivés à Robben Island, nous nous sommes organisés, se souvient M. Isaacs, l’un des nombreux activistes politiques envoyés dans cet établissement pénitentiaire bien connu au cours des années 1960. Nous avons organisé des cours de musique et d’économie et nous apprenions aux détenus analphabètes à lire et à écrire. Puis nous avons mis sur pied une ligue de soccer. » Expert en explosifs, M. Isaacs a passé 13 ans sur l’île.
Au départ, les autorités refusaient d’accorder aux prisonniers politiques le privilège de jouer au soccer. « Toutefois, l’un des détenus a découvert que le livre de règlements permettait aux prisonniers de pratiquer des loisirs sportifs, explique Charles Korr, professeur d’histoire du sport à l’Université du Missouri. Ils ont donc formé un comité et ont écrit des lettres au directeur de prison toutes les semaines, jusqu’à ce qu’il les autorise à jouer. Cela a pris trois ans et demi. » M. Korr est l’auteur de More Than a Game, un livre qui traite de la ligue de soccer de Robben Island.
À l’aide d’un livre de règlements de la FIFA obtenu clandestinement, les prisonniers ont fondé une ligue à trois niveaux qui comprenait des arbitres et une constitution. « Les prisonniers de Robben Island appartenaient à deux partis politiques et n’avaient jamais collaboré, fait observer M. Korr. Cependant, pour le soccer, ils ont travaillé ensemble. La politique était la chose la plus importante à Robben Island, mais le soccer venait juste après. »
Un prisonnier, ancien joueur professionnel de soccer qui se faisait appeler Pro, a enseigné ce jeu à 300 ou 400 détenus doués. Avec des fiches statistiques pour chaque équipe, la ligue provoquait beaucoup d’enthousiasme et, parfois, trop. « Nous nous disputions pendant les parties, avoue M. Isaacs. Notre comité des règlements était débordé. Les prisonniers politiques n’étaient pas des saints. Ils jouaient dur et essayaient d’influencer les arbitres. »
Sous la supervision de Pro, la ligue improbable prospérait. « Les premières années ont été merveilleuses, puisque les fondateurs de la ligue avaient joué au soccer hors de la prison, explique M. Korr. Par conséquent, la libération d’un prisonnier posait toujours un dilemme. Bien entendu, les autres détenus étaient heureux pour lui, mais que fait-on lorsque son meilleur buteur est libéré? » En plus de l’université et de la ligue de soccer non officielles, les prisonniers, assidus, ont aménagé un court de tennis et ont même organisé des jeux olympiques.
À l’origine, les prisonniers en isolement cellulaire, comme Nelson Mandela, étaient capables de regarder les parties, ce que les gardes ont fini par découvrir. Par la suite, les détenus devaient faire passer en douce les résultats des parties au futur président de leur pays.
Jacob Zuma, un autre futur dirigeant, a joué au soccer sur l’île et prévoit botter le ballon à quelques reprises pendant la Coupe du monde. « En 1960, nous avons demandé à la FIFA d’exclure l’Afrique du Sud, affirme M. Isaacs. C’est ce qu’elle a fait plus tard. Maintenant, nous croyons que l’Afrique du Sud fait de nouveau partie de la communauté des nations de soccer. »