Trois chefs, six questions, un seul maire de Montréal
Quatre jours avant le vote, Métro présente des entrevues avec les trois principaux candidats à la mairie de Montréal. Comment voient-ils la ville et que comptent-ils faire advenant leur victoire?
Richard Bergeron, Louise Harel et Gérald Tremblay ont répondu à nos six questions.
Voyez aussi en vidéo leurs réponses à nos questions en
rafale, ci-contre.
Richard Bergeron – Projet Montréal
Les arrondissements ont-ils trop de pouvoir?
Il y a des ajustements à faire entre les pouvoirs des arrondissements et ceux de la ville centre. Par exemple, il y aurait lieu de centraliser le déneigement. Mais il y a aussi des choses qui doivent absolument être décentralisées. Il est inacceptable qu’un citoyen se présente à son conseil d’arrondissement pour poser une question et se fasse répondre que ce sujet ne relève pas du conseil d’arrondissement, mais du conseil de ville alors que ce sont les mêmes personnes qui siègent aux deux endroits. On demeure cependant dans le «fine tuning»; notre programme n’est pas du tout basé sur les structures. D’ailleurs, notre demande de faire siéger publiquement le comité exécutif n’exigerait aucun changement à la loi.
Selon vous, qu’est-ce qui devrait d’abord être fait pour le transport en commun?
Il faut comprendre le lien qui existe entre le transport et le développement des villes. Il faut déterminer quel type de développement on veut our notre ville, pour ensuite choisir un type de transport qui est congruent. Pourquoi croyez-vous que l’est de Laval n’est pas développé? Parce que ce secteur n’est pas facilement accessible. Pour qu’il y ait un développement, il fallait que le lien autoroutier avec le centre-ville de Montréal soit complété, ce qui sera fait grâce au pont de la 25. Maintenant, la machine à développement urbain démarre à la vitesse grand V à Laval-Est. Ce sera la même chose à Montréal avec le tramway qui, contrairement à l’autobus, n’est pas qu’un moyen de transport, mais un moyen de développement.
Y a-t-il plus de magouilles à Montréal qu’ailleurs?
Je préfère regarder ce qui se passe à Montréal plutôt que de me concentrer sur Laval, Alma ou Boisbriand. À Montréal, c’est clair qu’on paie pour les liens qui existent entre le milieu politique et le milieu financier. Tout nous coûte de 30 % à 50 % plus cher qu’ailleurs. On n’a qu’à regarder le cas du tramway. Partout dans le monde, les projets coûtent en moyenne 40 M$/km. Pourquoi est-ce qu’à Montréal on ne peut pas descendre sous les 60 M$/km? Ça faisait longtemps que je me posais la question. J’ai appris récemment pourquoi. Projet Montréal demande une commission d’enquête publique pour faire la lumière sur cette question de la collusion et du financement des partis politiques parce qu’il faut aller au bout de l’histoire. Je refuse de faire un cadeau de 20 M$/km supplémentaire pour le tramway.
Selon vous, Montréal est-elle une ville verte?
Il y a deux réponses à cette question. Quand on revient d’un voyage en Europe, on remarque tout de suite à quel point Montréal est verte. Il y a des arbres, des parcs, ce qu’on ne voit pas dans plusieurs villes du monde. Mais peut-on la qualifier de verte en termes de développement durable? Pas vraiment. Il y a une «artificialisation» abusive du sol montréalais et les rues sont inutilement larges. Mais le principal enjeu, c’est la présence des voitures. En huit ans, le parc automobile de Montréal a augmenté de 25 %, ce qui représente 350 000 voitures de plus dans nos rues. On ne peut pas parler d’environnement de façon sérieuse si on n’a pas un plan pour réduire la présence de l’auto en ville.
Si vous deviez vendre Montréal à un chef d’entreprise, quels seraient vos arguments?
Quand une entreprise a le choix d’une ville, le premier critère considéré est souvent la qualité de vie, l’activité intrinsèque de la ville. Bref, est-ce que c’est le fun, cette ville-là? Je pense que de ce point de vue, on est chanceux parce que Montréal a une histoire. Si la ville avait été fondée dans les années 1800, elle ressemblerait peut-être à Milwaukee, mais comme elle a été bâtie dans les années 1600, on a la chance d’avoir de beaux quartiers anciens qui en côtoient d’autres plus modernes. En plus, on a un centre-ville habité et très vivant, ce que peu de villes en Amérique du Nord peuvent se vanter d’avoir. Enfin, les Montréalais sont réputés pour avoir moins la bougeotte que les habitants des villes anglophones, pour qui déménager d’une ville à une autre n’a rien d’extraordinaire. À Montréal, si une entreprise décide d’investir dans la compétence, ce sera bon pour 40 ans, parce que les employés restent.
Nommez trois engagements que vous prendriez pour améliorer la qualité de vie des Montréalais.
La moitié des gens que je rencontre se plaignent des voitures, et ceux qui déménagent en banlieue le font souvent pour avoir plus de quiétude et de verdure. La première chose à faire serait de refaçonner l’espace public. Il faut verdir la ville, sécuriser les intersections et dissuader les automobilistes de transiter par la ville en voiture. Deuxièmement, il faut cesser de fermer les écoles de Montréal et sécuriser les périmètres scolaires non pas par des panneaux, mais par un environnement identifiable. Enfin, il faut s’occuper de nos trottoirs l’hiver. On est des pros, à Montréal, pour les opérations-chocs de chargement de la neige, mais quand vient le temps de s’occuper des trottoirs qui sont glacés tout l’hiver, on ne fait rien. À Projet Montréal, on propose d’implanter une brigade trottoirs qui sera chargée d’en assurer l’entretien 12 mois par année. (Entrevue par Jennifer Guthrie)
Louise Harel – Vision Montréal
Les arrondissements ont-ils trop de pouvoir?
Les arrondissements ne permettent pas à tous les citoyens de Montréal de recevoir la même
qualité de service indépendamment d’où ils se trouvent dans la ville.
En conformité avec la Charte de Montréal et avec la législation
actuelle, et pourvu qu’il y ait une majorité de 50 +1 à l’Hôtel de
Ville, nous allons reconstituer le service d’urbanisme et de
développement économique. Les permis seront toujours émis dans les arrondissements, et les
modifications de zonage y seront décidées, mais le plan d’urbanisme ne
sera plus fait à la pièce comme il l’est actuellement. D’autre part, la
planification des services de la gestion de l’eau, de la voirie, du
déneigement, du recyclage sera faite à l’Hôtel de Ville, mais livrée
localement par les arrondissements.
Selon vous, qu’est-ce qui devrait d’abord être fait pour le transport en commun?
Les usagers ont été punis au lieu d’être récompensés ces sept dernières années, puisque les tarifs ont augmenté de 37 %
alors que le coût de la vie a augmenté de 12 %. Nous allons donc geler
les tarifs en 2010. L’autre priorité, c’est d’offrir immédiatement un
meilleur transport en commun. Pour cela, on s’engage à ouvrir 20 voies réservées en site propre, où seuls les taxis et les autobus
peuvent circuler, et ce, avec 400 autobus articulés supplémentaires.
Évidemment, on continue les études des avant-projets de prolongement de
métro sur la ligne bleue et de retour du tramway.
Y a-t-il plus de magouilles à Montréal qu’ailleurs?
Il y a six enquêtes de police en cours. À ce que je sache, cela
n’existe pas ailleurs, alors il faut considérer que c’est un baromètre
de l’état de la situation qui entache la réputation de la ville. À propos des compteurs d’eau, le
vérificateur général a dit trop cher, trop gros, trop improvisé. Il a
aussi souligné à la Sûreté du Québec la promiscuité entre les élus et les dirigeants des firmes qui ont obtenu
le contrat. Il y a de toute évidence un très, très gros problème. Pour restaurer l’éthique, on a proposé de nommer un commissaire à l’éthique qui aurait un pouvoir
d’enquête et de sanction, mais pour finir le maire a privilégié la
création d’un poste de conseiller. Il faut une enquête publique, c’est
indispensable pour restaurer la confiance du public. Une enquête
policière, c’est très utile, mais il suffit que les personnes plaident
coupable pour qu’on ne sache jamais comment le système s’est installé.
Selon vous, Montréal est-elle une ville verte?
Non, pas du tout. Montréal, en termes de résultats, est un mauvais
élève. Elle n’a atteint que la moitié des objectifs fixés par Québec.
Seulement 34 % des matières recyclables sont ramassées alors que
l’objectif était de 60 %. Et il reste un très, très gros projet à
réaliser. C’est celui de la gestion des matières organiques, qui
représentent 47 % des déchets. Seulement 8 % évitent l’enfouissement.
Il faut vraiment donner un gros coup de barre pour atteindre les
objectifs fixés. Il y a aussi une journée sur six où la qualité de
l’air est en deçà de la norme, ce qui cause beaucoup d’asthme. On s’est
engagés à réduire la circulation automobile, à travailler à
l’éradication de l’herbe à poux et à réglementer plus sévèrement le
chauffage au bois, qui est en bonne partie responsable de la mauvaise
qualité de l’air.
Si vous deviez vendre Montréal à un chef d’entreprise, quels seraient vos arguments?
Montréal dispose d’abord une main-d’Å“uvre compétente, scolarisée,
multilingue. Elle a aussi des universités capables d’accompagner les
nouvelles technologies et le développement de nouveaux produits. Elle
offre par ailleurs une main- d’Å“uvre payée moins cher que dans les
villes de même taille, un coût de la vie qui permet l’implantation
d’entreprises à des coûts tout à fait concurrentiels et un accès à de
l’énergie propre, l’hydroélectricité. Mais on peut faire plus. En
créant un Bureau des projets structurants, on veut s’assurer
d’accompagner les entreprises dans l’obtention des autorisations
administratives requises. On y intégrerait un volet d’économie sociale
pour que les grands projets comme Griffintown, le démantèlement de
l’autoroute Bonaventure ou les ateliers du CN aient des débouchés
localement.
Nommez trois engagements que vous prendriez pour améliorer la qualité de vie des Montréalais.
D’abord, on aménagerait trois plages avec accès aux berges : une à la
marina Beaudoin, à Pointe-aux-Trembles; une autre à Verdun-Lasalle; et
une plus près, dans le bassin Jacques-Cartier, sous forme de piscine.
On veut aussi que les gens aient un meilleur accès aux fruits et
légumes frais locaux. Pour cela, il faut plus de marchés publics où
les producteurs viennent proposer leurs produits, comme ceux qui se
sont implantés récemment avec l’appui de la Santé publique. Du côté
culturel, on veut investir 40 millions, soit 1 % du budget de la ville.
Le Quartier des spectacles, c’est bien, mais on veut aussi déployer des
pôles culturels dans les quartiers pour favoriser la relève ainsi que
l’intégration et la participation des nouveaux arrivants. (Entrevue par
Mathias Marchal)
Gérald Tremblay – Union Montréal
Les arrondissements ont-ils trop de pouvoir?
Les arrondissements ont du pouvoir. Tout ça a été défini dans la loi en 2001. Il y a 600 000 personnes qui ont fait confiance à Montréal, lorsqu’il y a eu les référendums sur les défusions, pour conserver l’identité de leur arrondissement et pour conserver leurs services de proximité. Pendant huit ans, nous avons connu des révisions de structures et des réorganisations. Je pense que le défi, c’est de continuer à améliorer la qualité des services et je pense que ce sont les élus locaux qui sont les mieux placés pour le relever. Est-ce que ça veut dire qu’il n’y a pas d’ajustements à apporter? La réponse est non. Nous avons déjà demandé à ce que l’arrondissement de Ville-Marie relève du maire en raison de l’importance du centre-ville. Nous avons aussi demandé d’avoir des pouvoirs en cas de défis majeurs à relever, par exemple, la coordination du déneigement.
Selon vous, qu’est-ce qui devrait d’abord être fait pour le transport en commun?
Il faut continuer d’améliorer la qualité du service. En 2008, on a augmenté l’offre de service de 17 %. Puisque le gouvernement du Québec nous a donné comme objectif d’augmenter l’achalandage dans le transport en commun de 8 % et que nous ne sommes rendus qu’à 4 %, nous devons augmenter l’offre de service d’au moins 16 % au cours des prochaines années. Pour ce faire, nous compterons sur une meilleure desserte d’autobus et sur les 202 nouveaux autobus articulés qui circuleront dans les rues. À moyen terme, notre priorité demeure le prolongement du métro dans l’Est et vers Bois-Franc. Il y a aussi la voie réservée pour le transport en commun sur Pie-IX que nous attendons depuis longtemps et qui doit être mise en place. Enfin, nous continuons les études sur le tramway, pour lequel un tracé a été choisi.
Y a-t-il plus de magouilles à Montréal qu’ailleurs?
Montréal est le plus grand donneur d’ordres au Québec, alors quand on parle de rumeurs de corruption et de collusion dans le monde de la construction, les dossiers viennent souvent de Montréal. Mais le problème est également présent dans l’ensemble du Québec. Si c’est plus visible à Montréal, c’est parce que chaque fois que j’ai été informé de situations douteuses ou d’irrégularités ou de comportements douteux, j’ai agi. Quand j’ai eu de l’information, j’ai appelé la police, et la police fait des enquêtes. Alors oui, c’est plus visible à Montréal, mais l’important, c’est que des gestes ont été posés. Des clauses anticorruption et anticollusion ont été incluses dans les contrats. Les mécanismes de contrôle ont été resserrés. La directrice générale a aussi obtenu un mandat très clair pour mettre en place des mécanismes de contrôle additionnels. Un code d’éthique assorti de clauses sévères a été voté. Enfin, nous avons demandé et obtenu du gouvernement du Québec une équipe spéciale pour faire la lumière sur l’ensemble des rumeurs de collusion et de corruption.
Selon vous, Montréal est-elle une ville verte?
Montréal est de plus en plus verte. Il y a eu des efforts considérables faits dans le cadre du plan de transport, notamment avec la création de quartiers verts. Les quartiers verts, ça signifie une vitesse limitée à 40 km/h dans les rues locales, des trottoirs élargis, des saillies aménagées ou des bollards posés et des passages piétonniers sécurisés. Nous avons aussi instauré une politique de l’arbre et encouragé un verdissement de la ville avec la Société Soverdi. Notre administration a aussi fait l’acquisition de 10 écoterritoires désormais protégés, ce qui représente un investissement de 36 M$. Du côté du recyclage, Montréal atteint presque l’objectif de 60 % fixé par le gouvernement du Québec. Il faut maintenant se tourner vers la réduction à la source, la réutilisation et la valorisation. Des investissements de 104 M$ sont ainsi prévus pour mettre en place la collecte à trois voies.
Si vous deviez vendre Montréal à un chef d’entreprise, quels seraient vos arguments?
Montréal est une ville de créateurs, ce qui veut dire que nous avons un capital humain très compétent. Quand nous parlons de créateurs, nous pensons souvent au milieu de la culture, où nous avons déjà un rayonnement important sur la scène internationale. Mais nous voyons de plus en plus nos réalisations dans le domaine de l’aérospatiale, avec, le C-Series de Bombardier, ou des jeux vidéo, avec la venue d’Ubisoft, d’Eidos ou d’Electronic Arts. Pourquoi ces entreprises décident-elles de s’installer et de créer des emplois ici? Pourquoi les gouvernements vont-ils investir 6 G$ dans les sciences de la santé à Montréal? Parce que nous avons un capital humain très créatif. Nous avons aussi l’avantage d’être une ville qui peut compter sur une grande diversité culturelle, ce qui est intéressant pour le milieu du cinéma qui peut recréer plusieurs villes dans le monde ici.
Nommez trois engagements que vous prendriez pour améliorer la qualité de vie des Montréalais.
Premièrement, il faut investir dans l’habitation. Nous avons déjà construit 10 000 logements sociaux et nous avons pris l’engagement d’en construire 5 000 autres au cours du prochain mandat. Nous voulons aussi encourager l’accès à la propriété. Deuxièmement, il faut regarder nos rues. Il faut s’attarder à la collecte des ordures, au déneigement, aux infrastructures souterraines et au réseau routier. Il faut que les gens se sentent en sécurité lorsqu’ils sortent de chez eux. Troisièmement, il faut offrir de beaux parcs bien entretenus, des aires de jeu sécuritaires, des centres communautaires accessibles, des terrains de soccer en gazon synthétique et des bibliothèques bien garnies. (Entrevue par Jennifer Guthrie)