Monsieur Amyot est mort
Chaque jour, je consulte les avis de décès. Oui, j’le sais, c’est un rituel absolument morbide. Peut-être que c’est pour vérifier si mon nom y est, allez donc savoir?
Donc, en ce beau samedi matin lumineux, j’y ai retrouvé mon prof de 6e année. Ça faisait des années que je le cherchais celui-là. Trop tard… Dommage, j’aurais voulu le remercier. Mais puisqu’il n’est plus là…
À l’école, j’étais tannant. Pas particulièrement méchant, mais équipé d’une puissante grande trappe. C’était à l’époque où l’on demandait aux enfants de ne pas manifester leurs impressions. Les temps changent… Chaque année, j’amassais donc une impressionnante collection de devoirs supplémentaires et de retenues. Mais tout ceci a changé en 6e, l’année que j’ai passée avec M. Amyot. Lui, il a rapidement compris ce qu’il fallait faire avec moi, en appliquant ses techniques d’enseignement sur mesure.
Par exemple, s’il demandait au groupe de rédiger une composition d’une page sur leur animal préféré, il se tournait vers moi et me disait : «Toi, tu vas m’écrire un article sur le hockey. Mais tu vas m’en faire deux fois plus long que les autres par exemple.» Ainsi, il s’assurait que j’allais me fermer la gueule pendant un bon bout de temps. Également, en doublant ma charge de travail, il m’apprenait que les privilèges avaient un prix. Au final, en misant sur ce qui me passionnait, tout ceci fut beaucoup plus formateur que de m’envoyer faire du piquet dans le corridor.
Il avait vu en moi ce qui avait échappé à ceux et celles qui l’avaient précédé : un ti-cul qui pouvait s’arracher le cour à la tâche pour autant qu’on sollicitait ses champs d’intérêt. Presque quarante ans plus tard, la méthode fonctionne encore. Car cette leçon a été apprise par cour et dans le bonheur.
Avec toutes les contraintes imposées par le système, j’ignore si les profs disposent aujourd’hui de toute la latitude nécessaire pour poser des petits gestes comme celui-là. Je l’espère. Moi, ça m’a sauvé. L’enseignement sur mesure prend du temps. Du temps et une certaine marge de manouvre. Deux choses qui ont été cruellement arrachées aux travailleurs de l’éducation.
Aux enfants qui retournent en classe cette semaine, je vous souhaite de tomber sur le meilleur prof de votre vie. Il en existe, je le sais. Le mien s’appelait M. Amyot.
– Les opinions exprimées dans cette tribune ne sont pas nécessairement celles de Métro.