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Les 544 jours sur le trottoir des employés en lock-out du Journal de Montréal

Depuis le début du conflit au Journal de Montréal, les employés en lock-out se sont fait une routine. Après 544 jours dans la rue, le moral est bon, mais le travail leur manque. On parle souvent des journalistes de RueFrontenac, mais qu’en est-il des autres? Métro s’est rendu sur la ligne de piquetage pour prendre le pouls de la situation.

Un jeudi du mois de juillet, 11 h. Le soleil plombe. En face des bureaux du Journal de Montréal, place Valentin-Jautard, une douzaine d’employés en lock-out, assis sur des chai­ses de camping, s’abritent sous les branches des arbres. Ils attendent. Depuis 18 mois, ils se réunissent toutes les semaines pour faire une vingtaine d’heures de piquetage. Certains jours, ils sont jusqu’à 60 à brandir des drapeaux de la CSN dans ce petit parc du Plateau-Mont-Royal. Aujourd’hui, certains sont en vacances ou retenus dans les locaux de RueFrontenac.

«On s’occupe en attendant la fin de la journée, dit la maquettiste Céline Leduc. On placote, on lit.» D’autres profitent du temps consacré aux moyens de pression pour aller faire du bénévolat. Tous les mardis, Jocelyne Martineau, qui est téléphoniste aux petites annonces, donne un coup de main à l’organisme Les petits frères des Pauvres. «J’adore cela, lance-t-elle. Quand je sors de là, je suis remplie d’énergie.»

Une autre a décidé l’hiver dernier de cuisiner pour ses collègues sur le trottoir. «On a bien mangé», s’exclame un collègue en se remémorant les soupes chaudes et les desserts. Les lock-outés ont aussi fondé une chorale et, à l’occasion, ils se rendent à la salle communautaire adjacente aux locaux de RueFrontenac pour faire de l’exercice ou se divertir. Cet endroit est devenu leur refuge quand la météo est moins clémente.

«Quand il pleut, on « pique » en dedans, lance Céline Leduc. L’an passé, on était très zélés. Neige, pluie, grêle, on était dehors.» «C’était effrayant, on piquetait huit heures par jour sans arrêt, ajoute Lise Thibaut, commis aux petites annonces depuis 31 ans. On était très by the book. Là, on a flushé le book.» «Mais c’est important qu’on soit ici, même si on est assis, insiste une lock-outée. Les gens qui passent près d’ici voient qu’on existe. La majorité de la population pense que le conflit est réglé.»

Encore aujour­d’hui, après un an et demi de conflit, des automobilistes leur font part de leur appui. Ils klaxonnent, ils poussent des cris d’encouragement. D’autres contestent toutefois la position prise par les employés en lock-out du Journal de Montréal. Ils leur balancent des bouteilles d’eau, voire des patates frites. Ils vocifèrent : «Allez travailler, bande de paresseux!» Bien que le moral des troupes soit plutôt bon, le travail leur manque. Après 18 mois de lock-out, ils n’ont plus rien à raconter à leur conjoint le soir venu, si ce n’est ce qui est rapporté dans les médias. Ils s’ennuient du sentiment d’accomplissement qu’ils éprouvaient au terme de leur journée de travail.

«La vie, c’est le travail, dit une des lock-outés. La santé, c’est le travail. Il faut travailler dans la vie, sinon on n’est pas bien.» Même s’ils trouvent parfois le temps long, ils n’envisagent pas un retour au travail. «Personne ne veut y retourner, mais personne ne peut le dire», admet sans ambages le statisticien André Trahan. Plus diplomate, Céline Leduc mentionne que les dernières offres patronales étaient trop désavantageuses. «On était 253 quand on est sortis, et aux dernières nouvelles, on serait seulement 50 à rentrer», rapporte-t-elle.

«Dans le meilleur des mondes, on retournera tous travailler, mais on sait que ce ne sera pas le cas», renchérit Lise Thibault. Cette dernière prévoit prendre sa retraite dans deux ans. Elle n’a pas les moyens d’arrêter de travailler tout de suite et, même si elle les avait, elle patienterait. «On a besoin d’aller jusqu’au bout de cette bataille, explique-t-elle. Quand on est sortis, on avait tous un sentiment d’appartenance à l’égard du journal. Là, on ne l’a plus. Ç’a été une cassure difficile.»

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