Les gentils contre les méchants, l’envers de la médaille
Dans un récent texte, Mathieu Bock-Côté reproche le caractère manichéen du présent débat entourant la Charte des valeurs québécoises. En effet, je suis plutôt d’accord avec lui. Il manque définitivement de respect dans ce débat, de part et d’autre. Ceci étant dit, je ne crois pas qu’accuser un côté d’alimenter cet antagonisme soit le meilleur moyen d’assouplir le débat, surtout quand on pourrait attribuer exactement les même torts à un camp comme à l’autre. Comme il y a toujours deux côtés à une médaille, j’ai repris le texte de Mathieu Bock-Côté, mais avec l’envers de la médaille.
Ça va comme suit:
Si j’ai bien compris le discours dominant à propos de la charte des valeurs, le Québec se diviserait en deux camps. D’un côté, il y aurait l’élite intellectuelle. Un peu méprisante, déconnectée, éloignée des vraies préoccupations des citoyens, elle baignerait dans le déni de la crise et serait aveuglée par l’obsession multiculturaliste imposée aux Québécois par Trudeau en 1982. Évidemment, ce sont les méchants.
De l’autre côté, il y aurait les vertueux. Ils seraient favorables à la charte et formeraient la majorité silencieuse. Ils seraient pour la neutralité de l’État, la laïcité, mais surtout, pour l’égalité hommes/femmes. Ils représenteraient la fine fleur d’une humanité libérée de son sexisme et affranchie du relativisme trudeauiste qui mène tout droit à une annihilation de la nation québécoise. Eux, ce sont les gentils.
Piège pour la démocratie
Les gentils se rangent sous la bannière de l’égalité hommes/femmes et de la neutralité religieuse de l’État. Ils se grandissent en diabolisant leurs adversaires. Ils rejouent la guerre éternelle du bien contre le mal. Je note une attitude: celle d’un sentiment affiché et dégoulinant de supériorité morale. Rien de plus jouissif que remettre à sa place l’élite déconnectée de la réalité, non?
Ils ont le monopole de la vertu. D’un coup, ce ne sont plus deux conceptions de la neutralité de l’État et de l’égalité homme/femme qui s’affrontent, mais les valeureux humanistes contre les moutons d’une tolérance molle. Dans leur silence de majorité silencieuse, ils n’en pensent pas moins résister à l’islamisation ou à toute autre forme de prosélytisme religieux. À une nuance près qu’il n’y a ni islamisation en cours, ni menace à la survie de l’identité québécoise, ni police religieuse, ni abolition de l’égalité entre les hommes et les femmes.
Ils se disent inquiets de la crise sociale, mais ils sont les premiers à l’alimenter. Partout, ils colportent cette idée: quelque chose de très grave se passerait au Québec en ce moment. Comme si les demandes d’extrémistes religieux assiégeaient l’État et la fonction publique. Il faudrait se mobiliser, faire barrage et espérer la punition correctrice d’une charte.
Cet absolutisme moral est un piège pour la démocratie. Il empêche le débat et pousse à la radicalisation dans la mesure où il refuse l’idée même d’un compromis possible entre des conceptions concurrentes, mais légitimes, du bien commun. Si les opposants à la charte sont animés par une idéologie multiculturaliste, il ne faut pas débattre avec eux, mais les écraser une fois pour toutes.
Multiculturalisme
Évidemment, et heureusement, on peut être pour ou contre la charte. Mais ce qui me frappe, c’est l’incapacité radicale de la majorité des partisans de la charte à penser qu’elle repose sur le retrait de droits fondamentaux, ce qui limitera l’accès au travail à des individus désireux de s’intégrer. N’est-il pas là, le vrai aveuglement?
Dans l’incapacité d’accepter un débat modéré, serein et respectueux? Pourrions-nous être adversaires sans être ennemis?
Je ne dis pas que l’aveuglement multiculturaliste est absent, au Québec. Ici comme ailleurs, il y a des imbéciles, des esprits bornés, des excités hargneux. Je dis simplement qu’il est minoritaire, marginal.
Il faut du culot, par ailleurs, pour toujours ramener au multiculturalisme à tous crins le désir légitime de respecter les droits fondamentaux des minorités.
C’est un peu comme si nous avions intériorisé la peur de l’Autre. Laissés à eux-mêmes, les Québécois, et plus encore les fédéralistes, se laisseraient envahir par des immigrants intransigeants et incapables d’adhérer à la culture québécoise.
Mais après plus de 1000 reportages mettant l’accent sur d’anecdotiques accommodements déraisonnables, cette peur était peut-être inévitable? Cela n’en est pas moins détestable.
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Cette parodie volontairement démagogue visait à montrer que la manichéanisation du débat, d’un bord comme de l’autre, c’est mal. Je suis d’avis qu’il faut pacifier le débat et je serai la première à vouloir être amie plutôt qu’ennemie avec Mathieu Bock-Côté. Mais je crois qu’il serait malvenu à quelqu’un qui reproche au débat d’être trop polarisé de le polariser davantage.