Regard sur l'état du cinéma québécois : ça tourne!
Les Rendez-vous du Cinéma Québécois battent présentement leur plein,
célébrant un pan de notre culture devenu une véritable industrie. Une
industrie vivant aux crochets de l’État, mais qui réussit à survivre
malgré un bassin de population restreint. Mais qu’en est-il de notre
cinéma? Il ne va pas mal. Pourrait-il, cependant, mieux se porter?
Parce que le passé est souvent garant de l’avenir, Denys Desjardins a décidé de faire un voyage dans le temps pour faire revivre, avec son documentaire De l’office au box-office, les premiers balbutiements du 7e art d’ici.
Des pionniers du cinéma québécois, comme les réalisateurs Michel Brault, Denys Arcand et Denis Héroux, nous racontent leurs débuts à l’Office national du film (ONF), fondé en 1939, et comment certains d’entre eux ont quitté le navire du documentaire pour prendre celui de la fiction, fondant alors des compagnies de production privées et donnant ainsi vie à l’industrie du cinéma au Québec.
De l’office au box-office, qui sera présenté dimanche, à 14 h, à la Grande-Bibliothèque, montre d’ailleurs qu’il y a plusieurs dizaines d’années déjà, des producteurs comme André Lamy déclaraient que le cinéma québécois ne serait jamais lucratif.
«Il savait déjà qu’avec un bassin de population aussi petit, il n’y aurait pas d’argent à faire avec le cinéma», explique Denys Desjardins.
Aujourd’hui, le cinéma québécois est toujours loin de rouler sur l’or, même si plusieurs peuvent en vivre.
«C’est certain que s’il n’y avait pas d’argent de l’État, il n’y aurait pas de cinéma ici, affirme le président du distributeur Alliance Vivafilm, Patrick Roy. Le cinéma, ça coûte trop cher et c’est impossible d’en faire seulement avec des fonds privés.»
Les cinéastes ont cependant dû attendre jusqu’en 1967 avant que le gouvernement canadien accepte de financer le secteur privé avec la création de la Société de développement de l’industrie cinématographique, l’ancêtre de Téléfilm Canada. L’ancêtre de la Société de développement des entreprises culturelles (SODEC) a quant à elle été mise sur pied en 1979.
Cela n’a pourtant pas empêché quelques réalisateurs, avant la création de ses institutions, de tenter le coup et de réaliser des films avec des fonds privés. De 1944 à 1952, plusieurs longs métrages se sont faits sans l’aide de l’État, obtenant un certains succès comme Aurore, l’enfant martyre en 1952.
C’est cependant à l’aube des années 70 que les films québécois ont fait véritablement leur entrée au box-office.
«Le succès au box-office du cinéma québécois est venu, étrangement, par la nudité, explique Denys Desjardins. Des films comme Valérie, de Denis Héroux, en 1968, a accroché le public à un moment où le Québec avait besoin de libération. Le côté intéressant dans Valérie, c’est que c’est un film qui n’a pratiquement rien coûté et qui a fait deux millions d’entrées. Aujourd’hui les films coûtent plus cher, mais ils font un maximum de quatre millions d’entrées.»
Les limites
Cette réalité va également de pair avec le plafond atteint par les productions québécoises. Une vingtaine de films québécois sortent annuellement sur les écrans depuis quelques années. Leur budget ne peut dépasser quelques millions. Les institutions ont également leurs limites. Téléfilm Canada, par exemple, ne peut pas donner plus de 3,5 M$, et son enveloppe budgétaire est gelée depuis 2000.
«J’ai entendu le réalisateur de Nitro, Alain Desrochers, dire que pour la population du Québec, 7 M$ c’est le maximum qu’un film peut avoir comme budget, affirme le cinéaste. Et même s’il réussissait à obtenir 7 M$, il ne pourrait jamais faire de profit. Il faudrait qu’il fasse 21 M$ au box-office pour être rentable.»
Voilà l’impasse : il faudrait un plus gros marché. Il n’y a pas assez de gens pour voir nos films à la différence des États-Unis, qui peuvent se targuer d’avoir une industrie qui n’est pas aux crochets de l’État et dont le nombre incalculable de productions est vu par des centaines de millions de personnes.
Malgré tout, les films québécois réussissent depuis quelques années à tenir tête aux méga-productions de l’Oncle Sam.
«Depuis 2000, par contre, c’est la première fois que les films québécois battent au cours du premier week-end, les films américains, souligne le réalisateur Denys Desjardins. C’est positif, une fois que le public est conquis, on le garde. Dans les années 70, après avoir conquis, le public s’est détourné du cinéma à force de ne voir que des films de cul mal faits. On n’a pas fait attention. En considérant les erreurs du passé, on peut corriger l’avenir. Il faut juste rester sur notre lancée. On est en train de vivre une décennie sans creux de vague.»
Des solutions
Qu’est-ce qui pourrait aider le cinéma québécois a obtenir plus d’argent pour ses productions?
- Des productions bilingues? Les films Polytechnique et Bon Cop, Bad Cop ont été produits dans les deux langues officielles, profitant ainsi d’un plus gros budget, mais nécessairement de plus gros profits. «Ce n’est pas une nouveauté, dit Denys Desjardins. Le film La forteresse, en 1944, avait tenté le coup sans grand succès. Le marché anglais, c’est autre chose.»
- Une taxe sur le box-office? «Ce qu’on pourrait faire, c’est prendre 1 % du box-office sur tous les films pour refinancer notre industrie, suggère Denys Desjardins. La Suède, la France, l’Espagne font ça. C’est ce qui a sauvé le cinéma français. Le prix du billet augmenterait, mais on pourrait faire des films à 10 M$, au lieu de 7 M$, avec cette taxe d’amusement.»