Le cellulaire d’un homme mort : la singulière histoire d’un téléphone
«Il y a quelqu’un qui m’a dit : “C’est drôle votre show, c’est un peu comme un mélange d’Amélie Poulain et de pièces très américaines, comiques, critiques.” C’est ça. Il y a comme une envie de magie, et en même temps, une forte critique de notre époque.» Entretien avec Fanny Britt, écrivaine et dramaturge, qui signe ici la traduction du Cellulaire d’un homme mort, présentée à la Licorne.
Dans un restaurant, la sonnerie incessante du téléphone cellulaire d’un homme exaspère et attire Jean, une femme sans histoire. «Monsieur, monsieur, pouvez-vous répondre à votre téléphone?»
Mais l’homme, Gordon, est mort. Jean prendra alors l’initiative de répondre à ses appels. Celle qui n’avait pas de téléphone portable commencera alors une relation particulière avec ce nouvel outil, qui lui permet d’entrer en contact avec les proches de Gordon tout en donnant un nouveau sens à sa vie.
Vous avez passé beaucoup de temps sur le texte de Sarah Ruhl, à l’analyser de toutes sortes de façons pour le traduire. Qu’est-ce qui en ressort, pour vous?
J’ai l’impression que l’auteure avait envie de sonner un genre d’alarme sur notre rapport à la technologie, peut-être, qui rend l’intimité entre les humains plus difficile. Comme si le fait qu’on puisse s’adresser à notre téléphone pour faire passer nos messages d’amour ou notre intimité vers ceux qui sont proches de nous, ça nous donnait une espèce de permission de s’éloigner d’eux dans la vraie vie.
C’est des personnages qui sont plus à l’aise de transmettre qui ils sont et ce qui les habite profondément par l’intermédiaire d’un cellulaire, ou en étant cachés de l’autre qu’en étant devant lui. Ils ont une grande difficulté de communication. J’ai l’impression qu’elle a voulu dénoncer ça, mais pas en disant «regardez comme c’est mauvais les technologies». Pas du tout.
Il y a quelque chose qui tient d’une fable, d’une espèce d’odyssée, de récit initiatique pour le personnage de Jean, dans le fait d’apprendre à assumer ce qu’elle est. D’arrêter de se cacher derrière le gadget qu’est le téléphone.
En même temps, Jean cherche à réconforter, à rendre heureuses les nouvelles personnes qu’elle rencontre.
C’est comme si ça donnait un sens à sa vie, cette histoire-là, elle se sent utile, elle sent qu’elle a quelque chose à apporter. Comme si elle refusait que Gordon ne soit pas l’homme bon qu’elle imagine dans sa tête, alors qu’on peut douter de la bonté de cet homme-là.
Dans la pièce, il y a beaucoup ça aussi, toute cette quête-là, de donner un sens à la vie de quelqu’un. Et qu’est-ce qui donne un sens à la vie de quelqu’un? C’est vraiment de belles questions, je trouve. Tout ça avec beaucoup d’humour, un certain recul, beaucoup d’autodérision.
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Est-ce qu’il y a eu des difficultés particulières dans la traduction de cette pièce?
Non. Je n’ai pas eu beaucoup de difficultés avec cette pièce. Il fallait juste être à l’écoute du texte, essayer d’en rendre l’esprit. J’espère qu’on a réussi à faire ça.
J’avais déjà traduit une pièce de cette auteure, Une maison propre, que j’avais beaucoup aimée. Cette langue-là, elle est à la fois terre à terre et par moments poétique, mais c’est comme si son rythme, c’était un rythme que j’entendais bien ou qui me parlait.
Qu’est-ce que vous aimez chez cette auteure américaine?
Je trouve que c’est un peu du réalisme magique, ce qu’elle fait. C’est réaliste et tout à coup on part dans quelque chose d’un petit peu poétique, pour expliquer le monde. Et en même temps, il y a quelque chose de moqueur dans son écriture. C’est drôle, mais en même temps très sincère. C’est un mélange qu’on ne voit pas si souvent que ça, parce que souvent, ce qui est drôle, dans ce qu’on voit sur scène, c’est du comique très cru, caustique, très critique. Même dans mon écriture à moi, quand je fais de l’humour, j’ai tendance à aller dans l’assez cru, dans l’impitoyable, tout ça. Elle, elle va dans un humour qui est critique, qui n’est pas gnangnan, qui n’est pas fleur bleue, mais en même temps, il y a une espèce d’envie de poésie, une espèce d’envie de sincérité. Je la trouve très singulière.
Mise en scène de Geoffrey Gaquère. Avec Johanne Haberlin, Patrick Goyette, Christiane Pasquier, Isabelle Roy et Félix Beaulieu-Duchesneau.
Question de traduction
À partir d’une première version de la traduction, le texte est lu par les acteurs, puis modifié au besoin en respectant le texte original.
- «C’est très important pour moi de faire une lecture avec les acteurs après ma première version. Ça devient un peu du sur mesure pour eux, et moi, ça me permet d’entendre la musique du texte et d’être certaine que j’ai fait ce que je voulais faire.»
Le cellulaire d’un homme mort
À la Petite Licorne
Jusqu’au 14 février