L’art de garder la bonne distance selon Alicja Dobrucka
Les voyages nourrissent la création de la photographe londonienne Alicja Dobrucka, qui présente son travail dans le cadre de l’exposition Aires Libres.
«Je ne pourrais être plus en désaccord avec ceux qui croient que la photographie révèle une vérité absolue… qu’elle présente le monde tel qu’il est», m’annonce d’entrée de jeu la photographe d’origine polonaise Alicja Dobrucka, au cours d’un entretien téléphonique aux petites heures du matin (pour elle) depuis Manali, en Inde.
Le travail éloquent de Dobrucka, qui partage son temps entre Londres et Mumbai, montre non seulement un grand souci pour les préoccupations formelles, mais aussi une envie de témoigner avec sensibilité de nombreuses réalités – personnelles, politiques, architecturales et historiques – qui l’interpellent et l’émeuvent.
L’exposition d’art public Aires Libres, qui se poursuit jusqu’au 26 septembre rue Sainte-Catherine Est dans le Village gai, a retenu trois séries photographiques de Dobrucka pour son édition 2016, qui s’intitule Tout le nécessaire. Qu’il s’agisse de Concrete Mushrooms, se penchant sur les quelque 750 000 bunkers érigés par l’Albanie sur son territoire pendant la dictature, de Berlin Series, qui lève le voile sur l’architecture en transition d’une capitale européenne autrefois bombardée, ou encore d’I Like You, I Like You a Lot, une incursion intimiste dans sa propre famille, alors qu’elle s’apprêtait à vivre les funérailles de son frère, la caméra de Dobrucka documente intuitivement des moments et des espaces chargés d’émotions. Mais l’artiste va bien au-delà du rôle de simple observatrice. «C’est vrai que je suis à la frontière», conclut-elle après m’avoir expliqué son approche très spontanée, parfois même inconsciente, de la création. «Mes images sont en quelque sorte très documentaires, mais ne correspondent pas aux critères régissant ce domaine.»
«Je n’étais pas à Londres pendant le vote, mais tous mes amis sont furieux. On me dit que l’ambiance est aussi mauvaise que ce que nous montrent les médias. Je n’ai pas vu de réaction aussi passionnée à la suite d’une décision politique depuis 10 ans en Europe.» –Alicja Dobrucka, photographe londonienne, questionnée sur l’après-Brexit
C’est le cas de sa série sur ces bunkers albanais aux formes impressionnantes, une façon ingénieusement détournée d’aborder les notions de mémoire et d’héritage auxquelles sont aujourd’hui confrontées les jeunes Albanais n’ayant pas connu la paranoïa et la peur d’autrefois. Dobrucka met en relief ces structures qui ne semblent aucunement en phase avec leur environnement, mais dont l’incohérence architecturale frappe pourtant notre imaginaire. Lorsque je souligne sa façon bien personnelle d’évoquer des tensions par le biais de l’architecture (voir aussi sa série Life Is on a New High, réalisée à Mumbai), elle m’explique avoir compris très tôt en carrière qu’elle se devait de développer des mécanismes créatifs pour représenter des conflits de tout genre. En résidence artistique à Ramallah, en Palestine, elle a vite été confrontée au quotidien crève-cœur de gens pour qui la guerre est omniprésente. «Je me suis rendu compte que je ne suis ni activiste ni photojournaliste, se souvient-elle. Même si je me promenais dans le quartier avec des gars de Reuters, avec leurs gros téléobjectifs, je continuais à cheminer avec ma petite caméra Hasselblad. Et au final, j’ai choisi de présenter ce conflit-là par le biais de l’architecture, aussi.»

L’œuvre Concrete Mushrooms
Au loin, l’inspiration
Qu’elle soit en Inde, en Allemagne ou en Pologne, Alicja Dobrucka affirme sans détour que ses voyages nourrissent sa création – son séjour actuel en Inde y compris. «C’est toujours pour un projet», confie la photographe avec enjouement, à propos du trajet de plus de 10 heures qu’elle vient à peine de terminer au moment de discuter avec Métro. «J’ai appris à apprivoiser ce pays comme photographe, car l’Inde a une esthétique et des repères visuels très reconnaissables. Il est facile de produire des photos un peu cliché, touristiques, très saturées, aux couleurs éclatantes et tout ce que vous voulez. Je m’éloigne de cela autant que possible en réalisant mes projets pendant la saison des pluies torrentielles, par exemple, ou encore… en voyageant très loin!»
Aires Libres
Jusqu’au 26 septembre,
rue Sainte-Catherine Est