Un quart de siècle sur un coin de rue
La dame, Prairivoise de naissance, se rend maintenant au boulot à pied, de chez elle. Elle habite un appartement au second étage d’un bâtiment du boulevard Perras, plus bas à l’est de l’école Simone-Desjardins.
C’est d’ailleurs les écoliers de cette école primaire qui font appel à ses services, lorsque, matin, midi, et après-midi, ils traversent le boulevard Perras à l’angle de la 70e Avenue.
Celle qui a toujours fait le pied de grue à cette intersection est devenue familière pour les gens du coin.
« Les gens, même s’ils ne nous connaissent pas, nous envoient la main, dit-elle. Si je manque, les gens me demandent pourquoi je ne suis pas là. »
« Le contact avec les enfants, le contact avec les parents aussi », sont sa principale motivation. En plus, évidemment, de la liberté que lui procure un tel job. « Le plein air aussi. Je ne me vois pas travailler renfermée une journée de temps comme avant! »
Elle a aussi l’occasion de faire de nombreuses rencontres… intergénérationnelles. « Je faisais traverser une fille qui habitait au coin de la rue, et maintenant c’est ses filles qui viennent à l’école! »
Le fait d’avoir grandi dans le quartier lui a aussi permis de rencontrer les enfants des gens avec qui elle allait à l’école.
« Dans le visage des enfants, je reconnaissais les parents, affirme-t-elle en parlant de ses premières années en tant que brigadière. J’avais été à l’école avec leur père et leur mère. »
Ennuyant, être brigadière?
Le plus ironique dans cette histoire, c’est que Mme Gagné a déjà songé à ne jamais devenir brigadière.
« Quand je restais à Ville Saint-Michel, j’en voyais une brigadière, raconte-t-elle. Quand je passais, elle était toujours assise dans les marches, elle attendait les enfants. Je me disais que je ne pouvais pas faire ce travail. J’avais besoin de bouger. »
Sauf qu’un jour, alors qu’elle habitait toujours dans le quartier Saint-Michel, le besoin de revenir dans Rivière-des-Prairies s’est fait sentir.
Son mari—elle est aujourd’hui divorcée depuis 13 ans—lui a alors suggéré de se trouver un emploi dans le quartier. C’est ce qu’elle a fait après avoir vu un poste de brigadier scolaire affiché. C’était en 1985.
Elle a refusé une première offre en 1986, parce qu’elle devait accoucher de son deuxième enfant d’une journée à l’autre. Elle a finalement été embauchée en janvier 1987. D’abord pour faire des remplacements, puis, le 4 mai, pour occuper l’intersection à laquelle elle est toujours affectée 25 ans plus tard.
« J’avais mes fins de semaine et mes étés avec eux », dit-elle en parlant de l’avantage que lui procurait son travail d’avoir plus de temps avec ses deux fils.
Son horaire en trois temps lui a aussi permis d’occuper deux autres emplois au cours des dernières années, dans une garderie et dans une résidence pour personnes âgées.
« J’aimais beaucoup travailler avec les personnes âgées, se rappelle-t-elle. Elles me disaient “toi, tu es notre rayon de soleil”. » Elle a quitté son poste en 2010.
Même avec trois emplois, Mme Gagné n’a jamais négligé les écoliers qu’elle a sous sa supervision. « Je ne suis jamais arrivée en retard à aucune des places, mentionne-t-elle. Surtout comme brigadière. J’arrivais même avant mon temps. Ça prend de l’organisation. »
Aujourd’hui âgée de 59 ans, elle compte bien continuer à travailler longtemps.
« Tant que je vais être capable, laisse-t-elle savoir. [Mais] je ne pense pas à ça pour tout de suite. » Après tout, la plus vieille brigadière que Mme Gagné connait a 74 ans…